Les chroniques de Jérôme Pintoux

En ce début d’automne voici le nouvel entretien de Jérôme Pintoux, notre lettré professeur de lettres avec le Maître Dickens :

sketches by Boz2Interview de Charles Dickens pour Esquisses de Boz, en 1836.

Charles Dickens, vous moquez-vous souvent des bedeaux ?
Le bedeau de notre paroisse est un personnage magnifique. C’est vraiment un plaisir de l’entendre, lorsqu’il explique à de vieilles femmes sourdes l’état présent des lois sur l’assistance aux indigents.
Les quatre demoiselles Willis s’étaient installées dans la paroisse ?
Oui. Chez elles, tout était compassé, guindé, et froid.

On aurait dit les Trois Parques ?
Exact. Avec une sœur en plus.

Il y avait un certain mimétisme chez elles ?
Absolument.
L’aînée devint bilieuse – les quatre demoiselles Willis furent immédiatement bilieuses. L’aînée devint acariâtre et dévote – sur-le-champ les quatre demoiselles Willis furent acariâtres et dévotes.
Elles végétèrent ainsi – vivant entre elles dans une harmonie polaire.

Londres s’éveille vers les 7 heures du matin ?
On peut dire cela. Des animaux à l’apparence étrange, frustes et l’air endormi, moitié palefreniers, moitié cochers de voitures de louage, commencent à décrocher les volets des cafés qui ouvrent tôt.
Le marché de Covent Garden s’anime très tôt lui aussi ?
Il y a le charreton carillonnant du marchand des quatre-saisons avec son baudet poitrinaire. La chaussée est jonchée de feuilles de choux pourries et de tous les détritus innommables d’un marché aux légumes.
C’est un coin plutôt bruyant ?
Il y a des hommes qui crient, des charrettes qui reculent, des chevaux qui hennissent, des femmes qui bavardent, des marchands de petits pâtés qui bonimentent sur les qualités de leur pâte, et des ânes qui braient.

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La chronique mensuelle de Jérôme Pintoux

Jérôme Pintoux est professeur de lettres à la retraite. Et quel professeur ! Un de ceux que les jeunes aimeraient avoir dans leurs classes de littérature souvent bousculés par le manque de temps de prof stressés.

Pintoux
Jérôme Pintoux a choisi une méthode aventureuse et ludique qui déclare-t-il avec simplicité « peut amener à la lecture – de Dickens ou d’autres auteurs – ou permettre de les relire différemment. » Ses élèves et lui étudiaient un auteur – ils commencèrent avec Les Trois Mousquetaires – puis les élèves étaient chargés « d’interviewer » l’auteur, en tirant les réponses des livres étudiés.
De Dumas à Baudelaire et de Baudelaire à Jules Verne, sans oublier cette chère Mme de Sévigné, Pierre Benoit, Homère, Ovide et tant d’autres ils parcoururent les siècles de notre inoubliable Lagarde et Michard, ce qui aboutit à un super recueil d’Interviews d’outre- tombe ; Confessions des classiques du Lagarde et Michard  paru en 2011 aux édition JBZ & Cie. Un vrai petit bijou, foisonnant de citations, original, vaguement déjanté, plein d’humour…et  surtout d’une culture impressionnante.
Après deux volumes de littérature française (57 entretiens avec Honoré de Balzac, 50 entretiens avec Jules Verne, chez Publie.net) Jérôme Pïntoux s’est lancé dans une série d’interviews d’auteurs anglo-saxons Six Feet Under  (inédit) et nous a offert la primeur de quelques-uns de ces entretiens, dont certains avec Charles Dickens.

Chaque entretien est unique et vous sera proposé une fois par mois…
La question, Mr Pintoux, est…Existe-t-il un Lagarde & Michard- littérature au Royaume Uni ?

                                                                                                                              🙂 Ap. K.

Rassurez-vous lecteurs, les vacances ne nous ont rien fait oublier des entretiens de Jérome Pintoux avec Charles Dickens et voici

Les Dialogues Dickensiens III-

great expectationsInterview de Charles Dickens pour Les grandes espérances, en 1861.

Charles Dickens, dans Les grandes espérances, un forçat évadé oblige une enfant à lui procurer une lime et des vivres ?
Oui, le jeune Pip. J’ai souvent pensé combien peu de gens savent à quel point on peut compter sur la discrétion des enfants frappés de terreur.

Une vieille femme très riche et un peu folle, Miss Havisham, invite Pip à jouer chez elle ?
Elle portait de riches atours, dentelles, satins et soies, le tout blanc ; ses souliers étaient blancs. Dans une autre occasion, Pïp avait été voir, à la vieille église des marais, un squelette couvert  de riches vêtements qu’on venait de découvrir sous le pavé de l’église. La figure de cire et le squelette lui semblaient avoir des yeux noirs qu’ils remuaient en le regardant.

Pip est obligé de jouer avec une petite pimbêche de son âge ?
Une jeune et méprisante petite créature, qui le toise et se plaint à Miss Havisham : « Il appelle les valets des Jeannots, ce garçon. Et quelles mains il a !… et quels gros souliers ! »

great expect
Comment réagit Pip ? 
Il n’avait jamais pensé à avoir honte de ses mains, mais il commençait à les trouver assez médiocres. Le mépris d’Estelle, la mijaurée, fut si violent, qu’il devint contagieux et s’empara de Pip
Puis le jeune garçon touche un mystérieux héritage ?
Cette somme va lui permettre de suivre des études à Londres.

Mais qui l’a institué son héritier ? Le forçat évadé ? Miss Havisham ou quelqu’un d’autre ?
Je ne peux pas vous répondre…

Que peut-on lui souhaiter ?
Qu’il sorte sans retard de son milieu actuel et soit élevé en jeune homme comme il faut ; en jeune homme qui a de grandes espérances.

Pip retrouve à Londres un ami d’enfance, Herbert Pocket, un ami loyal et sincère ?Herbert Pocket avait des manières franches et faciles qui étaient très séduisantes. Pip n’avait jamais vu personne alors, et il n’a jamais vu personne depuis, qui exprimât plus fortement, tant par la voix que par le regard, une incapacité naturelle à faire quoi que ce soit de vil ou de dissimulé. Il y avait quelque chose de merveilleusement confiant dans tout son air, et, en même temps, quelque chose disait tout bas qu’il ne réussirait jamais et qu’il ne serait jamais riche.

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Dialogues Dickensiens II- 

The life & adventures of Nicholas NicklebyNouvelle interview de Charles Dickens, pour Nicolas Nickleby, en 1839.*

Charles Dickens, la mère de Ralph et de Nicolas Nickleby leur avait souvent parlé de la vie difficile qu’avait menée leur père durant sa jeunesse ?
Ils avaient souvent entendu le long récit des souffrances de leur père au temps de sa pauvreté, et du train de vie de leur oncle défunt en ses années d’opulence.

Qu’en avaient-ils conclu ?
Ces récits avaient produit une impression très différente sur les deux enfants. Tandis que le plus jeune, qui était d’un naturel timide et solitaire, n’en avait retenu que le conseil de fuir le monde et de se consacrer aux occupations régulières et paisibles de la vie rustique, l’aîné avait retiré de ce récit familier ces deux grands principes, à savoir que la richesse est la seule source véritable de bonheur et de puissance, et qu’il est légitime et équitable de se la procurer par tous les moyens, jusqu’au crime exclusivement.
Ralph Nickleby était devenu usurier et spéculateur ?
A la mort de son père, Ralph Nickleby s’adonna tout entier à sa vieille passion de la chasse à l’argent, dans laquelle il s’ensevelit bientôt, et s’absorba au point d’oublier complètement son frère pendant de longues années. L’or enveloppe un homme d’un brouillard qui endort ses sentiments.
Ralph n’avait pas un visage avenant ?
Non. Il y avait je ne sais quoi, dans ses rides même et dans son œil froid et inquiet, qui malgré lui trahissait la ruse.
Noggs, son commis, n’était pas non plus très joli ?
Un homme grand, entre deux âges, avec des yeux à fleur de tête dont l’un était inerte, le nez rubicond, la face cadavéreuse.
Un être taciturne ?
Il tombait souvent dans un silence bourru.
Un peu bizarre même ?
Il se frottait les mains en les passant lentement l’une sur l’autre, en faisant craquer les articulations de ses doigts, en les pressant et en leur imprimant toutes sortes de contorsions.
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-*illustrated By: Hablot Knight Browne (pen name Phiz 1815–1882) :

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Dialogues Dickensiens I-
O TWIST

Nouvelle interview de Charles Dickens,  lors de la sortie d’Oliver Twist, en 1838.**

Charles Dickens, pourquoi avez-vous écrit Oliver Twist ?
J’ai écrit cet ouvrage car une fois, errant dans les rues de Londres, dans un quartier assez sordide, vers White Chapel, j’ai aperçu un garnement qui semblait livré à lui-même. Il avait des vêtements longs, trop grands pour lui. Il était sale, déguenillé. Il faisait les poubelles. La présence des rats ne paraissait même pas le gêner.
Comment en était-il arrivé là ?
C’est ce que je me suis demandé… Pourquoi cet orphelin était-il livré à lui-même, sans parents, sans tuteur, sans rien, sans aucune aide de la société ? Il essayait de se débrouiller pour survivre. J’ai trouvé cela lamentable. Cela m’a profondément indigné.

D’autre part, les gazettes ont parlé récemment de cette bande de jeunes malfaiteurs dont le chef était un vieillard qui cherchait à les corrompre, en leur apprenant le vol comme l’un des Beaux-Arts… D’où le personnage de Fagin.
Ce roman n’est donc pas autobiographique ?
Non, pas du tout.  J’ai connu la misère dans ma jeunesse, et mon père la prison pour dettes, mais je n’ai jamais été orphelin.
Dans ce roman, quel est votre personnage préféré ? Charley ? Jack le filou ? Mr. Bumble, le bedeau ?
Fagin m’intrigue. J’ai un faible pour Fagin, je l’avoue. Il est à moitié fou. Il donne de l’alcool aux enfants, les encourage à voler. Ses colères sont redoutables. Cependant il a une voix doucereuse, comme un vieillard hypocrite. Il entretient le mystère sur son passé. C’est un personnage fascinant…
Pourquoi écrivain plutôt que clerc de notaire ?
Pourquoi je suis devenu écrivain ? Travailler dans une étude ne me convenait pas. Je trouvais cela fastidieux. J’ai préféré changer de métier.
Votre vision de Londres est bien sinistre, je trouve…
Il fallait que les personnages soient en rapport avec la ville, tristes, sales, presque lugubres. Mais j’ai peint également les beaux quartiers, la bourgeoisie éclairée. Oliver trouvera un protecteur qui essaiera de le sortir du ruisseau.
—-

**George Cruickshank (Illustrator), page de couverture et intérieure

Note : Les traductions des ouvrages étudiés sont extraites pour la plupart,des éditions complètes  Gallimard- Pléiade. Pour « Oliver Twist »,  j’ai  tenté de faire étudier mes élèves dans une version expurgée, raccourcie, traduction moderne un peu déconcertante (« traduit de l’anglais et abrégé par Michel Laporte, en 2005- Hachette Livre). On y trouve des « Qu’est-ce que c’est que ce binz ? » qui vient des Visiteurs! Drôle de cockney… Anachronique…
                                                                                                                                 J.P.

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