Vos articles et chroniques

Brèves et Chroniques : A vos plumes

La page est ouverte aux initiatives de nos amis Dickensiens : Articles, notes de presse, nouvelles, essais, tout est possible. Cet espace est pour votre plaisir et le notre.
La page est à vous….et pour nous.

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SOMERSET MAUGHAM : Willie

Résumé de la  conférence d’Annpôl Kassis  13 05 2019

Le plus français des écrivains  anglais, le Maupassant anglais, était aussi un dramaturge, un scénariste, grand voyageur,  fin amateur et connaisseur de peintures et même agent secret,  membre de l’Intelligence Service, en quelque sorte un homme d’une grande richesse culturelle.
Notre conférencière nous raconte sa vie, fractionnée en divers épisodes.  

enfantD’abord celui de son heureuse enfance parisienne de sa naissance en 1874 à 1884, dernier garçon (sur 4, les 3 autres en pension en Angleterre) vivant en famille : une mère parfaitement bilingue, cultivée, belle et brillante, décédée en 1882 de tuberculose, et son père, conseiller juridique auprès de l’ambassade de Grande Bretagne à Paris (où d’ailleurs le jeune Willie était né),  qui décédera en 1884. Willie, orphelin se retrouvera sans racine sur une terre anglaise inconnue. 

 

prieuré à Whistable

De 1884- 1888 environ, il partage sa vie entre son oncle pasteur, strict et sa tante douce et réservée, à Whistable, apprenant l’anglais avec le bedeau- et perdant le français langue quasi maternelle, il sera atteint d’un bégaiement- qui lui fut difficile à vivre dans en pensionnat à King’s School et King’s College- Canterbury.

1889- 1890: Une jeunesse riche en découvertes et aventures y succède avec des études de philosophie à Heidelberg. Il en profite pour parcourir l’Europe, plus libérale que le Royaume Uni (ou moins hypocrite et puritaine- ce monde des « apparences » qu’il dénoncera toute sa vie),  séjourne à Paris, visite l’Italie pays des arts et de la beauté s’il en est, et y trouve davantage de tolérance envers l’homosexualité.
Puis 1892-97): médecine et gynécologie à  Saint Thomas’Hospital à Londres. Dans cette vie de rigueur à l’anglaise, il côtoie la souffrance et la pauvreté, un point commun avec Dickens et source d’inspiration, pour son premier roman Liza of Lambeth (1897)- qui remporta un immense succès et le fit connaitre. Il s’attaque à la bourgeoisie et ses richesses face à la pauvreté et aux préjugés, un pas que Dickens n‘a pas franchi. Il écrit des pièces de théâtre qui le rendent vite célèbre internationalement, faisant parler les personnages plutôt que de faire des  « circonvolutions autour des mots ».
De la Servitude humaine (1915)
retracera ce long parcours et ses premières expériences, son parcours, son regard, justifiant son choix de devenir écrivain  et ses grandes connaissances en peintures et arts plastiques.  Enfant, il a appris et en français la plupart des fables de La Fontaine qui à ses yeux représente « le bon sens » français ; adolescent il a  déjà lu tout Maupassant (son modèle pour toute sa vie d’écrivain- nouvelliste), et encore il aime Rabelais pour « ses gauloiseries », et Corneille pour son « panache », des qualités bien françaises !3 livres

En 1906, il rencontre Sue Jones à Londres, la demande en mariage quelques années plus tard aux USA en 1913 mais essuie un refus.
Maugham and StyrieIl rencontre alors Syrie Barnardo-Wellcome, une femme mariée (1914) et fille du célèbre médecin créateur des maisons- puis des villages-  foyers d’accueil pour orphelins.

Dès le début de la première guerre mondiale, il devient ambulancier à la Croix Rouge, il rencontre Gérald Haxton, également ambulancier volontaire américain d’origine, qui deviendra son compagnon et secrétaire, ami à qui il s’attachera avec force. Mais sa liaison avec Syrie dure et bientôt à Rome, en 1916 naît Liza, leur fille; de sorte qu’ une fois le divorce prononcé, il épouse Syrie, davantage par devoir de gentleman que par amour, et aussi pour tenter d’implanter une image honorable de soi dans la société britannique où Haxton ne fut jamais reçu. Et aussitôt, il part, avec Haxton, faire le tour du monde à sa façon : Honolulu et la Chine .

villa Maqureqsque1926 : Installation définitive en France à la Villa Mauresque, havre de paix luxueux de St Jean Cap Ferrat, avec Haxton, secrétaire hyper actif qui le soulage du quotidien et joyeux  luron lui ouvre  les portes d’une nouvelle jeunesse …et de nombreux autres voyages au cours desquels il observe les comportements de ses concitoyens tout puissants et vils, profitant de leur position dans les colonies.
1929: divorce difficile avec Syrie…envers qui, un peu comme le fit Charles Dickens,  il se montrera intraitable voire méchant …. au point que son livre tardif Looking back fut d’abord refusé par certains éditeurs avant d’être mal accueilli par le public…Quand trop , c’est trop!!!

1940 : La défaite française et la guerre les exilent en Amérique où Willie, est chargé d’assurer la propagande et de représenter la Grande Bretagne auprès des lointains cousins américains. Il en profite pour écrire le scénario de Sur le fil du rasoir, entre autres, et rencontrer les producteurs, acteurs, metteurs en scène ; il est très apprécié de ses hôtes qui le retiennent avec force. Mais, douleur qui ne le quittera plus,  Haxton décède en 1944. 

En 1946, il obtient des Etats Unis que Alan Searle son sérieux secrétaire londonien, le rejoigne et il devient son nouveau compagnon (se faisant ainsi exclure de sa famille).
Retour à la Villa Mauresque où il finira sa vie en 1965 soutenu et accompagné sans relâche par un Alan Searle discret, attentif et qu’il  finira par adopter en 1962, pour lui assurer un futur serein sans difficultés financières et sans conflit avec sa fille Liza.
Il décédera à l’Hôpital Américain de Nice et sera incénéré.

Travailleur acharné, très fertile, Somerset Maugham nous laisse 22 romans… dont Liza of Lambeth (1897), Catalina (1899/1900), plus de 100 nouvelles et autant de récits de voyage et d’articles de presse, outre 22 pièces de théâtre et films dont Rain, The painted veil, The razor’s edge. Il a même repris…à sa façon, La cigale et la fourmi de La Fontaine, le Bourgeois Gentilhomme de Molière (The Perfect Gentleman), La Parure de  Maupassant…

Reconnu internationalement, il reçut d’innombrables récompenses, étant nommé Dr Honoris Causa des Universités d’Oxford, Toulouse ( avec sa thèse sur Flaubert), Heidelberg, entre autres
Parallèlement et malgré sa réputation sulfureuse, il fut un généreux mécène pour les jeunes écrivains, fondateur du Maugham Travel Award ; offrit des Bourses aux scolaires de King’s College, soutint la création du laboratoire de chimie de King’s College, lui offrit sa bibliothèque. Il fit de dons de ses droits d’auteur à la Royal Academy of Literature, et intervint directement auprès de familles d’artistes dans tous les domaines.  Il repose à King’s College qui abrite son urne funéraire.
Hubert D.- 19/05/2019

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Repas de l’Association des Amis de Ch Dickens 15 03 2019
AUDINGHEN ET SES RICHESSES

Notre Présidente avait fixé le rendez-vous à Audinghen, une commune englobant
le Cap Gris-Nez… point le plus proche du pays de Ch Dickens ! Le rendez vous est plus précisément à l’église St Pierre, située juste en face du restaurant retenu pour le repas, « L’Astérie ».
L’architecte Alexandre Colladand a décoré celle-ci d’un clocher de béton en forme de lyre. Dans l’entrée, pleine lumière sur un baptistère, nous sommes ensuite soudainement et aveuglément plongés dans la pénombre du fond de l’église. Elle s’éclaircit progressivement en remontant vers l’autel où une immense fresque, signée Geneviève d’Andréis, captive les fidèles. Un Christ en croix les embrasse, crâne rasé, un symbole ! Il rappelle ceux des déportés notamment les Juifs qui participèrent à la construction du Mur de l’Atlantique et y laissèrent leur vie. Des vitraux modernes, sur les thèmes de la Vierge Marie et de St Sébastien, laissent filtrer lumière et couleurs qui inondent des deux côtés le chœur.

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Quelques informations sur le village, un peu de toponymie et… la fraîcheur des murs nous libèrent bientôt en face, après avoir traversé le cimetière où repose Raoul de Godeswarveld.
Chacun s’affaire à trouver sa place et confirmer son menu ; les absents, regrettés, alimentent déjà les conversations. Vingt cinq personnes sont réparties sur trois tables dont une d’honneur où siègent notre invité et son épouse. A l’apéritif courte allocution d’accueil de notre Présidente, puis ce sont les entrées, coquilles ou croustillant au fromage, après les grâces, bénédictions récitées en anglais et en français selon un rituel dickensien.
repas Audinghan poulet st jkPoulet et cabillaud taisent ensuite les discours jusqu’au dessert, Calais ou entremet aux poires… et la cérémonie des toasts. Chacun lèvera son verre en répétant : « à Sa Majesté la Reine d’Angleterre » puis « à Monsieur le Président de la République » ! Monsieur Cadiou, Invité d’Honneur, après un généreux discours qui mit Ch Dickens en avant, a levé son verre… « A l’Immortelle Mémoire de Charles Dickens ».
Moment récréatif encore avec le tirage au sort de fleurs : des œillets parfumés aussi des géraniums rouges chers au romancier. Quelques jeux de mots ont alors enjoué l’atmosphère de rires et bonne humeur jusqu’à la séparation des convives en fin d’après-midi.
H.D

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Janine Watrin: Dickens et le mesmérisme

Pendant près d’un siècle, de la fin du XVIIIe jusqu’à la fin du XIXe, un courant de pensée, le mesmérisme, a connu une grande vogue, sur le Continent d’abord, puis en Angleterre. Cette doctrine avait rapidement pris le nom de son  auteur, le Dr. Mesmer. Elle est  aussi connue sous le nom de magnétisme animal.
Le mesmérisme est une théorie selon laquelle la terre est entourée par une force, un fluide, nous reliant aux astres. Ce fluide peut avoir une influence thérapeutique, spécialement dans le traitement des maladies nerveuses.

Ces recherches venaient au bon moment. Les remèdes recommandés par la médecine courante se révélaient souvent parfaitement insatisfaisants, quand ils n’étaient pas dangereux pour le malade. Quant au traitement des maladies nerveuses, trop facilement assimilées à la folie, il se réduisait bien souvent à l’enfermement. Dans David Copperfield encore, la tante de David vient au secours de l’inoffensif Mr. Dick que sa famille voulait envoyer dans un asile d’aliénés.
Mais qui était donc ce Dr. Mesmer ?…

FRANZ ANTON MESMERFranz Anton Mesmer est un Allemand, né en 1734 sur les bords du lac de Constance. Etudes : trois années de théologie ; de plus un doctorat en philosophie, obtenu en 1759. Puis il se rend à Vienne, où il va suivre à l’université des cours de droit, puis de médecine.  L’intitulé de sa thèse, 1766 : De l’influence des planètes sur le corps humain

La précision sur le corps humain circonscrit le sujet. Elle exclut les animaux et élimine le magnétisme minéral (la lune exerçant sur la terre une attraction, qui conduit au phénomène des marées, en est un exemple), ainsi que le magnétisme végétal (les fleurs qui se tournent vers le soleil… les plantes carnivores…). Cependant, en tout début de carrière, le Dr Mesmer utilisera des plaques aimantées, une technique qu’il abandonnera.
Mesmer s’inspire à l’origine des travaux de ses prédécesseurs, notamment ceux du médecin-alchimiste suisse, Paracels, au début du XVIe siècle. Pour celui-ci déjà, la terre est entourée d’un fluide cosmique, qui peut être utilisé dans un but médical. Mais il faut aussi compter sur l’influence des autres hommes. MESMERISME 0 L4OEUVRECette influence peut se manifester, soit par la suggestion, et c’est l’hypnose, soit par l’envoûtement, et c’est la persuasion. C’est aux semblables de guérir leurs semblables. Mesmer ajoute à cela : ce fluide peut circuler, non seulement du corps du thérapeute à celui de ses patients, mais entre les patients eux-mêmes (comme nous allons le voir plus loin dans l’utilisation du baquet).
Lui-même a deux grands principes :>>>La maladie résulte d’une mauvaise répartition dans le corps humain de ce fluide qui remplit l’univers, et la guérison consiste à restaurer cet équilibre perdu.  >>>Le fluide est susceptible d’être emmagasiné et transmis à d’autres personnes par des « passes », dites « passes mesmériennes », provoquant chez les malades des « crises » susceptibles de les guérir. Ainsi tout homme aurait en lui la capacité de guérir son prochain.

Le Dr. Mesmer s’installe donc à Vienne. En 1768, il épouse une riche veuve, de plusieurs années son ainée, qui l’introduit à la cour de l’Impératrice Marie-Thérèse. Ils reçoivent chez eux, en amis, des musiciens tels que Haydn, Gluck, Mozart. Mesmer commande à Mozart, alors âgé de douze ans, l’opéra Bastien et Bastienne. En 1773 il entreprend de traiter, selon ses principes, son premier malade. Il va s’agir, soit de passes à distance, soit d’attouchements à main nue. Deux années plus tard, la valeur de son travail est officiellement reconnue lorsque l’Académie des Sciences de Munich lui demande de donner son avis dans une affaire d’exorcisme.

MESMERISME EXPEn 1777 Mesmer doit quitter la ville. Il avait tenté de guérir de la cécité une jeune fille de 18 ans, Marie-Thérèse Paradis, pianiste célèbre, aveugle depuis l’âge de quatre ans. Elle avait alors retrouvé partiellement la vue. Ses parents en avaient d’abord été profondément reconnaissants, mais comme la jeune fille allait devoir perdre sa pension d’invalidité, son père avait décidé l’arrêt des soins. En dépit de la vive opposition de Mesmer, et de celle de Mademoiselle Paradis, qui était venue habiter chez son thérapeute, celui-ci fut bien contraint d’obéir, et la vue de la patiente se détériora de nouveau. C’est le scandale, le motif enfin trouvé par tous ceux qui voulaient se débarrasser de Mesmer. Mais que pouvait-on faire devant cet homme modeste, qui soignait  gratuitement les  pauvres, et, semblait-il, obtenait des résultats ?
Mesmer part, et va s’installer à Paris.
Là, sa réputation, ses doctrines, l’ont précédé, et sa clientèle va sans cesse croissant. Il rédige un Mémoire, Traité sur la découverte du magnétisme animal, mais il n’est pas le seul  à faire des recherches sur le sujet. Mesmer et coLe marquis de Puységur développe la doctrine du somnambulisme magnétique, mais ne remet pas en question la théorie du fluide.

Quant à Mesmer, même s’il bénéficie de hautes protections, dont celle de Marie-Antoinette, il n’obtiendra jamais l’agrément, ni de l’Académie des Sciences, ni de la Société royale de Médecine, ni même du roi, qui subissait leur influence. En 1880, ayant plus de malades qu’il n’en peut soigner individuellement, il inaugure la méthode de traitement collectif dite celle du baquet, par laquelle il peut traiter plus de trente personnes à la fois.

Imaginons : Les patients, reliés entre eux par des cordes, sont assis autour d’une caisse circulaire en bois de chêne, dont le couvercle est percé de trous et de laquelle sortent des tiges en métal qui peuvent être en contact avec différentes parties malades du corps.

Au fond de la caisse, sur une couche de verre pilé et de limaille de fer, reposent des bouteilles remplies rangées symétriquement, certaines pointant vers le centre, d’autres vers la périphérie.

au baquetMesmer, dans un habit de soie lilas, et ses aides, qu’il choisissait jeunes et beaux, sont armés d’une baguette de fer d’environ 25 centimètres dont ils touchent les parties malades du corps des patients. Mesmer accompagne habituellement ces séances de magnétisme en jouant lui-même, ou en faisant jouer du piano-forte ou bien du glass harmonica. Ces harmonicas de verre avaient été mis au point par Benjamin Franklin en 1762. Mais qu’était-ce juste ?
L’idée de base est la même que lorsque l’on passe un doigt humide sur le rebord de verres différemment remplis. Dans les harmonicas, chaque verre est accordé pour produire une note. Franklin avait réalisé son instrument en emboîtant des bols de verre les uns dans les autres et en faisant tourner l’ensemble dans de l’eau par l’intermédiaire d’un pédalier, comme une ancienne machine à coudre. Il suffit d’appliquer ses doigts sur les bols en mouvement pour que l’ensemble émette de mystérieux sons cristallins. Le piano-forte a des cordes frappées par un clavier. Il est entre le clavicorde et le piano XIXe.
TABLE TOURNANTELors de ces traitements collectifs se manifestaient des phénomènes contagieux dits « crises mesmériques », au cours desquels des femmes de la meilleure société perdent tout contrôle, éclatent d’un rire hystérique, se pâment, sont prises de convulsions. Un témoin décrit ainsi en détail une crise : « La respiration était précipitée, elle étendait les deux bras derrière le dos et les tordait fortement en penchant le corps en avant : il y a eu un tremblement général de tout le corps ; le claquement de dents est devenu si bruyant qu’il pouvait être entendu du dehors : elle s’est mordu la main et assez fort pour que les dents soient restées marquées. » Mesmer considérait que ces crises, renforcées par des passes magnétiques, indiquaient que le fluide luttait pour se frayer un passage à travers tout le corps. Pour les cas de convulsions particulièrement violentes, les patientes (car il s’agissait la plupart du temps de femmes), étaient transportées dans une chambre matelassée appelée « chambre des crises ».

L’un des quatre baquets était réservé aux pauvres qui étaient soignés gratuitement, mais les trois autres devaient être réservés des mois à l’avance. Elles rapportaient à Mesmer une petite fortune, ce qui n’entame en rien sa sincérité.

Mais le praticien n’a pas l’appui du roi. Louis XVI avait créé deux commissions chargées  de juger de la valeur de la théorie du magnétisme animal. Elles comprenaient, entre autres, le chimiste Lavoisier, l’astronome Bailly, le docteur Guillotin, et étaient présidées par Benjamin Franklin. En 1784, elles publièrent leurs rapports. Toutes deux condamnaient clairement la théorie, niant l’existence du fluide. En outre, dans un document secret, Bailly mettait en garde contre le climat d’érotisme qui pouvait  ainsi être suscité par les pratiques magnétiques… Mais à vrai dire, ces transes magnétiques n’évoquaient-elles pas, sous une forme réduite, ces déchaînements incontrôlables des foules, qui allaient bientôt ensanglanter Paris ? Il doit quitter la capitale, où il ne reviendra plus que de temps à autre. Et puis les goûts du public vont évoluer, et puis il va y avoir la guillotine…
Mesmer retourne à Vienne, où il possédait un château qu’occupait alors une vague cousine. Celle-ci tente de le faire arrêter en tant que révolutionnaire. Ruiné, de plus, il doit partir. Il passera des années en Suisse, en tant que médecin généraliste, mais finalement retournera finir ses jours dans son village natal. Sentant ses derniers moments venus, il demande à ses fidèles de lui interpréter du Mozart, sur son cher glass harmonica. Nous sommes en 1815.

La Révolution française, puis les guerres napoléoniennes, font que les théories de Mesmer ont mis du temps pour s’implanter fortement en Angleterre,  mais dans les années 1830 Londres est à son tour atteint par la mesmérisme mania. Certains n’avaient cependant pas attendu ce moment pour adhérer pleinement à cette idée de fluide universel, notamment  le Dr. Elliotson, 1791-1868.

EliotsonJohn Elliotson était médecin, chirurgien, et professeur à l’Université de Médecine de Londres. Enseignant de grande réputation, il avait popularisé en Angleterre l’utilisation du stéthoscope. Par la suite, il osera réaliser sous sommeil mesmérique des interventions chirurgicales. Il fut le fondateur à Londres de la Société de Phrénologie, en 1824. La phrénologie  est une science étudiant les rapports qu’on supposait exister entre l’intelligence, le caractère, et la conformation du cerveau, d’où celle du crâne. De cette étude, par la suite totalement réfutée, nous est restée une expression courante : avoir la bosse des maths (Monsieur Proéminens…)
Le Dr. Elliotson restera toute sa vie fidèle à ses croyances concernant le fluide universel, une doctrine qu’il avait fait sienne dès 1829, alors que d’autres, sans nier cette influence, portaient l’accent sur la force de volonté du mesmérisateur ; ce sera le cas de Dickens.      Dans les années 1830, Elliotson  fait donc courir le tout Londres littéraire et artistique, par ses démonstrations publiques auprès de certains cas spéciaux.
II-
En janvier 1838, Dickens a 26 ans. Il est l’auteur déjà des Pickwick Papers, et il est en train d’écrire Oliver Twist. Avec l’un de ses amis, Cruikshank, l’illustrateur des Sketches by Boz, ses premiers écrits, il se rend à une de ces séances auprès de sujets atteints de troubles nerveux principalement. Entièrement conquis, il reviendra, encore et encore. Il lit beaucoup sur le sujet aussi, sa bibliothèque le démontre. Elliotson, devenu dès 1840 un ami de l’écrivain, était aussi devenu le médecin de famille, et même le parrain du second fils de Charles et Catherine, Walter. Sur sa demande, il va enseigner à l’écrivain les techniques du mesmérisme, trouvant là le disciple idéal : intelligence, forte volonté. Cependant l’auteur ne consentira jamais à être lui-même mesmérisé.
Par la suite le Dr. Elliotson est contraint d’abandonner son poste à l’Université, mais il continue ses traitements. En 1849 il créée un hôpital consacré au magnétisme animal. Puis les temps changent, les gens vont se détourner de lui, l’appelant charlatan. On lui reproche ses cures à grand spectable, mettant toujours en vedette des jeunes femmes. Les plus célèbres sont à coup sûr deux sœurs souffrant d’épilepsie, les O’Key, Jane et surtout Elizabeth. Celle-ci, lorsqu’elle était plongée dans un sommeil mesmérique, pouvait aussi bien, sur commande, chanter, danser… mais aussi, lorsqu’elle était conduite dans les salles de l’hôpital, pouvait « sentir » les décès inéluctables. Elliotson, abandonné, sans ressources,  meurt en 1868, soit deux ans avant Dickens. Celui-ci lui gardera toujours sa totale confiance.
En 1841, trois années donc après leur rencontre, le Dr. Elliotson initie Dickens à la pratique du mesmérisme. Mais c’est l’année suivante en 1842, que l’auteur va se risquer seul. Le couple Dickens effectue alors un voyage de plusieurs mois aux Etats-Unis, et c’est par désœuvrement que Charles tente l’expérience auprès de Catherine, devant deux témoins. Catherine se prête volontiers à ce qu’elle doit considérer comme un jeu. Et Dickens se surprend lui-même par la façon dramatique dont il va prouver sa conviction qu’il possède des pouvoirs mesmériques. « Kate était assise et elle riait, et elle me laissa essayer la main sur elle. En six minutes je la réduisis en hystérie, puis elle tomba ensuite dans un sommeil magnétique. » La nuit suivante il essaya encore et avec le même succès, et par la suite il trouva qu’il pouvait toujours la magnétiser avec une extrême facilité.

L’épisode De la Rue [DLR], lui, est particulièrement impressionnant et il est longuement relaté par les biographes. En 1844, passant par Boulogne, les Dickens, parents, enfants et domestiques, partent pour Gênes. Ils vont y passer un an. Là-bas, l’auteur va faire la connaissance d’un banquier suisse résidant dans cette ville,  Emile de la Rue. Celui-ci est marié depuis 10 ans à une Anglaise, Augusta. En société elle est charmante et animée, mais elle souffre d’un désordre nerveux – tics douloureux, maux de tête, insomnies, voire convulsions et catalepsie.  M. DLR se confie à Dickens qui lui parle du Dr Elliotson. et lui fait entendre que lui-même a une certaine expérience en ce sens.  M. DLR est impressionné, et Dickens ravi d’exploiter ses dons et de prouver par lui-même que des qualifications scientifiques et officielles ne sont pas forcément nécessaires.
Vis-à-vis de Mme DLR sa technique est celle-ci : la mettre en état de transes semblable à un sommeil et la questionner sur ses fantasmes ou ses expériences passées. Peu de ses notes ont survécu, mais dans une des lettres échangées plus tard avec M. de la R on sait qu’elle se croyait parfois sur la pente d’une colline, parmi une foule d’hommes et de femmes, et subitement elle « voyait » un frère absent, qu’elle appelait Charles, appuyé contre une fenêtre. Il avait l’air triste et prêt à pleurer. Dickens lui demanda  ce qui le rendait triste. Et elle répondit qu’elle allait essayer de le découvrir.
La fois suivante, le même « Charles » marchait de long en large dans la pièce, l’air toujours aussi triste, il regardait la mer par- delà la fenêtre. Arrivée là de son récit, elle pleurait.Dickens lui demanda comment il était habillé. Avec son uniforme. Et après cela elle dit : Il pense à moi. Puis elle expliqua qu’il se croyait oublié, parce que ses lettres à elle s’étaient égarées et n’étaient pas arrivées à destination.  Puis « Charles » quitta la pièce. Elle se voyait aussi allongée sur le versant de la colline. Des gens faisaient rouler vers elle des pierres qui la blessaient. Elle en avait peur et n’osait pas les regarder. Elle parlait aussi d’un homme qui hantait le lieu. Dickens ‘décida’ que cet homme était le mauvais esprit ou le fantôme qu’elle avait déjà mentionné en une autre occasion, et elle le craignait beaucoup.
Tout cela peut amener beaucoup de questions. Dickens n’en fait pas mention. Il pensait que le traitement était efficace parce qu’elle commença à mieux dormir. Elle lui dit qu’elle avait été poursuivie par des myriades de fantômes sanglants terrifiants ; puis, perdant de la couleur, ils avaient tous ‘voilé leur face’. Mais il y avait encore le mauvais esprit, ou fantôme, qui était hostile à Dickens, et qui lui donnait des ordres. Elle parlait aussi de sensations dans sa tête, qui refroidissait sous l’effet de son traitement, disait-elle. Et elle lui disait qu’elle avait souffert d’expériences  trop terribles pour être décrites. C’étaient comme des rêves vécus dans la fièvre, mais elles lui étaient vraiment arrivées, disait-elle. Son compte-rendu d’une expérience dans une certaine église de Rome parlait de quelque chose de très puissant et profondément effrayant, qui semblait appartenir à la vie réelle, et elle avertissait Dickens de ne pas se rendre dans cette église.

Dickens avait prévu d’aller en janvier à Rome avec Catherine, son épouse, et il était convenu que les DLR viendraient  les rejoindre en mars. En attendant, Charles Dickens et Mme DLR s’étaient mis d’accord : pour continuer le traitement, chacun en alternance penserait très fort à l’autre chaque jour à 11 heures. Dickens croyait qu’il pouvait la mesmériser en dépit des longues distances, alors que lui se trouvait à l’intérieur de sa voiture. Mais ce fut Catherine, elle aussi dans la voiture, mais exceptionnellement sur l’impériale, et qui ne savait rien de cette convention, qui entra en transes.
Dickens écrivit à M. DLR que la figure diabolique qu’évoquait toujours Mme DLR pouvait la conduire à la folie. Dickens lui-même s’éveilla certains jours à Rome très perturbé, dans un état indescriptible d’horreur et d’émotion. Il pensait que c’était à cause du démon qui voulait conduire Mme DLR à la folie et ses efforts à lui pour la préserver. Il pensait continuellement à elle, de jour comme de nuit, spécialement les lundis, mardis, mercredis.Elle est comme une part de lui-même, disait-il. Augusta lui envoyait des lettres incohérentes, déconnectées.  Les DLR arrivèrent, et logèrent dans le même hôtel que les Dickens. Une nuit, peu après leur arrivée, M. DLR envoya chercher Dickens. Sa femme gisait inconsciente. Elle avait une attaque, se roulait en boule. Il dit que cela était déjà arrivé dans le passé, et pouvait durer 30 heures, elle ne laissait pas soigner. Elle était tellement enroulée sur elle-même que, sous ses longs cheveux, on ne savait pas où était sa tête, et Dickens dut soulever les cheveux, remontant doucement jusqu’à leur racine. Il fut ainsi capable de la faire dormir paisiblement au bout d’une demi-heure. Le 19 mars il notait dans son agenda : Mme DLR très mal cette nuit. Jusqu’à quatre heures. Il y eut ainsi plusieurs sessions de nuit. Il ne lui venait pas à la pensée que son attitude pouvait sembler bizarre à des personnes de l’extérieur.
Or Catherine était bouleversée par ce qu’elle appelait une folie à 3 : Dickens et les DLR. On peut la comprendre ! De plus elle était encore une fois enceinte, et elle pouvait s’attendre à un surcroît d’attention au cours de ce voyage. Cependant pour Dickens cette future naissance n’était qu’un événement de la vie courante, et tout ce qui l’intéressait était son rôle médical. Dans cette lutte contre ce mauvais esprit, il persuadait  Mme DLR qu’il était son champion, luttant pour lui rendre la santé et la libérer. Mais Mme DLR maintenant parlait à Dickens de mauvais esprits qui la menaçaient et la frappaient sur les bras, et elle en montrait les traces. Le traitement continua pendant tout le temps que dura le retour des 2 familles à Gênes, parfois dans la nature, parfois à l’auberge, parfois dans les vignobles ou les oliveraies.

Y avait-il dans tout ceci une forme d’érotisme, comme Catherine le pensait ? En tout cas, Dickens, lui, se sentait porteur d’une mission. Il blâmait donc son épouse de son attitude et lui exprima son mécontentement. Il lui fit part de son souhait (mais de la part de Dickens un souhait était un ordre) de la voir rendre une visite de courtoisie à Mme DLR, en manière d’excuse. Catherine ne pouvait qu’obéir, mais, afin de masquer sa gêne, elle prit  le prétexte d’une demande de recettes de cuisine.
Avant le départ des Dickens pour Londres, il essaya d’enseigner à M. DLR comment il devait faire, mais en pure perte. Il alla habiter chez les DLR alors que toute sa maison faisait ses préparatifs. Augusta lui offrit une bourse, un joli verre, des pantoufles et, juste avant de le quitter, elle lui rappela sa promesse : la magnétiser de loin, le 23 décembre à 11 heures, car ce serait l’anniversaire de leur 1e session. En route il écrivit à M. DLR en lui disant que cette guérison était vraiment miraculeuse et lui promettant de revenir immédiatement si dans l’avenir on avait encore besoin de lui.

A Mme DLR personnellement il écrivit qu’il la portait toujours avec lui sous la forme de la bourse conservée dans la poche de poitrine,  sur le côté gauche, près de son cœur. Petit à petit Mme De la Rue ( DLR) retomba dans son état précédent. A la fin de 1845 Dickens était trop occupé par son travail pour pouvoir se déplacer. En avril 1846 il renoua le contact par lettre, disant que Catherine ne voulait pas retourner à Gênes. Ils demeurèrent amis, et en 1853, lors de son voyage en Italie avec ses amis Wilkie Collins et Augustus Egg, il rendit rapidement visite au couple de la Rue. Madame DLR refusa de reprendre alors le traitement, car il lui serait ensuite trop pénible d’arrêter. Il lui proposa alors d’aller consulter le Dr Elliotson, mais elle refusa, ayant entendu dire qu’il traitait les aliénés.

Ce voyage d’octobre à décembre 1853 avait été une détente salutaire, après l’énorme effort fourni pour la rédaction de Bleak House (La Maison d’Âpre-Vent), et ses lettres à Catherine, alternant puissantes descriptions avec épisodes comiques, le prouvent. Mais subitement, après ce passage par Gênes, dans sa dernière lettre le ton change, et Catherine se voit gratifiée d’un véritable sermon. Il lui recommande fortement (il insiste, c’est une recommandation, pas un ordre, et il ne demandera jamais si elle a agi dans ce sens), d’envoyer à Augusta De la Rue[DLR] une lettre amicale et témoignant sa sympathie :« L’intense poursuite d’une idée qui prend une complète possession de moi, est une qualité qui me rend différent des autres hommes – parfois pour le bien, parfois, j’ose dire,  pour le mal. Ce qui vous a  rendue malheureuse au temps de Gênes n’a pas d’autre racine, commencement, milieu ou fin, que ce qui vous a rendue fière et honorée au cours de votre vie d’épouse, et vous a donné une position sociale plutôt qu’un rang, et vous a entourée de beaucoup de choses enviables. C’est la simple vérité… » Catherine a-t-elle écrit cette lettre ou non,  nous l’ignorons.
… En 1863, avant une visite en Angleterre avec son mari, Mme DLR se qualifiait elle-même de « ruine vivante ». Après cette date, il n’y a plus trace de courrier échangé…Si l’on y réfléchit bien, Dickens n’a-t-il pas tenu auprès de Mme DLR le rôle d’un prêtre exorciste ? …
III-
Mais durant toutes ces années, les études sur le mesmérisme avaient continué, et la théorie du fluide va s’écrouler définitivement, avec les démonstrations de deux chercheurs : vous reconnaîtrez probablement le nom de l’un d’eux : il s’agit de l’abbé de Faria (cf: Alexandre Dumas, Le comte de Monte Christo), Portugais, puis du chirurgien écossais James Braid. Tous deux font la preuve que les passes magnétiques ne sont pas indispensables pour provoquer la transe. Parfois la fixation du regard sur un objet brillant, ou sur la main du thérapeute, ou sur ses yeux, permettent d’aboutir aux mêmes résultats. Braid suggère donc que le mot « mesmérisme » soit remplacé par le mot « hypnotisme ». Et l’hypnose elle-même a existé bien avant notre ère.

En décembre 1844 Dickens avait effectué un aller et retour Gênes/Londres afin de lire à un groupe d’amis le conte de Noël qu’il vient d’achever, The Chimes : Les Carillons. Lui-même est aussi étonné que ravi du résultat obtenu : pour la première fois il se sent dominer un auditoire. « Si vous aviez vu Macready (le grand acteur) la nuit dernière, sanglotant et pleurant sur le canapé, sans tenter de se cacher, vous auriez senti, comme je l’ai fait, ce que c’est que d’avoir la puissance. »
L’hyper-réalisme avec lequel l’auteur-interprète décrivait le meurtre de Nancy et la mort de Bill Sikes, au cours de ses lectures publiques, dans les dernières années de sa vie, dénote à la fois une forme d’auto- destruction, aussi bien que le besoin de manifester son pouvoir sur le public. Mais ces scènes, d’une extrême brutalité, et qui provoquaient souvent des malaises dans l’auditoire, avaient été minutieusement répétées ; un jour l’un de ses fils, inquiet d’entendre de tels hurlements au fond du jardin, était allé se rendre compte de ce qui pouvait bien se passer. C’était Dickens, qui répétait le meurtre de Nancy par Bill Sykes.  Les derniers temps, sitôt la lecture achevée, des employés devaient littéralement porter l’auteur dans les coulisses. Là, allongé sans pouvoir seulement avoir la force de boire quelque chose, il tentait de reprendre vie, avant de retourner sur la scène. Le docteur avait prévenu son fils (Henry ?) : Vous devez vous tenir au premier rang, et si vous soupçonnez la moindre défaillance, me faire signe. Sinon, votre père va mourir sur la scène, devant son public.

Dans ses livres, Dickens aborde très fréquemment le thème de la sujétion d’un être à un autre. Elle est toujours volontaire, en un sens. Car, si elle ne l’était pas, il y aurait toujours un chemin de sortie : la révolte. Mais la peur est là, bien souvent. Et puis aussi parfois,  l’accoutumance… La sujétion s’affirme bien souvent par le regard.
Mr. Murdstone, le cruel beau-père de David Copperfield, tient son épouse, la trop faible Clara, sous son emprise. Elle en mourra. David se souvient : « Lorsque nous fûmes seuls, il ferma la porte, et, s’asseyant sur une chaise, il me maintint debout devant lui, tout en me fixant d’une façon qui me fascinait. En me rappelant ceci, je sens mon coeur qui bat vite et fort, comme ce jour-là : « David, dit-il lorsque j’ai affaire à un chien ou à un cheval obstiné, qu’est-ce que je fais ? »
« Je ne sais pas. »
–  « Je le bats. »
Dans Hard Times (Les Temps difficiles), l’accoutumance. Mr. Gradgrind règne sur sa famille, tout comme sur son école. C’est un adepte de la théorie des faits, qui exclut toute imagination, tout rêve, toute joie. Il croit bien agir, mais fera le malheur des siens. Louisa accepte passivement le mariage avec quelqu’un pour lequel elle n’éprouve que du dégoût. Elle s’enquiert, est-ce que son futur époux exige qu’elle l’aime ? Non ? alors, qu’il en soit ainsi. Son frère, Tom, se révolte, mais ne choisit à la place que de mauvais chemins. Quant à Mrs Gradgrind elle a fait ce qu’on attendait d’elle, elle a donné six enfants à son mari. En dehors de cela c’est une nullité complète, qui a pris refuge dans un état de mauvaise santé permanent, et elle nous apparaît à la limite de l’imbécilité. Cependant lorsque, mourante, on envoie chercher sa fille, elle a cette réplique navrante : « Tu veux que je te parle de moi, ma chère Louisa ? C’est une nouveauté, vraiment, qu’on veuille entendre parler de moi. »
Pour terminer, voici, plus en détail, trois cas, le premier et le troisième relevant du mesmérisme pur, le deuxième, pourrait-on dire, d’un mesmérisme avorté.
Dombey and Son. La belle et froide Edith a épousé le très riche Mr Dombey. Une affaire pour chacun, pourrait-on dire : Edith a trouvé une  position sociale, et Mr. Dombey peut parader en exhibant sa femme. Sauf que, bien sûr, ce mariage fondé uniquement sur de telles bases a peu de chances de réussir. Un visiteur constant, James Carker, l’assistant de Mr Dombey, est l’incarnation même du mal. Son but, bien caché : capter la fortune de Mr Dombey, et en même temps lui prendre sa femme. Chez lui ce ne sont pas les yeux qui ont ce pouvoir de communication,  ce n’est pas le toucher de sa main, c’est le sourire.
« …(Il avait) deux rangées impeccables de dents brillantes dont la régularité et la blancheur étaient tout à fait inquiétantes. Il était impossible d’échapper à leur observation, car il les montrait toutes les fois qu’il parlait, et il arborait un si large sourire (un sourire qui, cependant, il faut le reconnaître, allait rarement au- delà de la bouche et faisait penser aux babines retroussées  d’un chat). »
Sadique, il n’a aucune peine à asservir Rob, son petit domestique, terrifié et tremblant. Rob restait les yeux écarquillés devant les dents blanches, et il sentait qu’il avait besoin de les ouvrir plus grands encore que jamais. Il n’aurait pas pu trembler davantage, à travers tout son être, devant les dents, comme s’il était entré au service de quelque puissant enchanteur, et qu’elles avaient constitué son plus fort sortilège. Le garçon avait un sens de la puissance et de l’autorité émanant de ce patron qui monopolisait toute son attention et exigeait de lui une soumission et une obéissance implicites.
Dans le second exemple, nous trouvons bien le regard, mais pour une fois le dominé n’est pas celui qui était escompté. Lors de sa venue, le Dr. Tony Williams avait donné cette lecture, extraite d’Oliver Twist. Il faut d’abord se reporter au tout début du livre. Mr. Bumble, le bedeau de la paroisse,  est connu et respecté. Mrs Corney, la directrice du Work House (la Maison de charité), jouit également d’une position enviable, et elle accepte  de se remarier. Mais les choses tournent bien autrement que prévu. Mr. Bumble, qui, reconnaît-il, s’est vendu pour six cuillers à thé, une pince à sucre, un pot à lait, quelques meubles d’occasion, et vingt livres sterling, et avait pensé être le maître chez lui, doit rapidement déchanter. Il tente cependant de reprendre les choses en main.« Mrs. Bumble ? dit Mr. Bumble, d’un ton à la fois sentimental et sévère. Ayez la bonté de me regarder, dit-il en la toisant de la tête aux pieds. Si elle soutient un regard comme celui-là, se disait-il, elle peut soutenir n’importe quoi ; c’est un regard que je n’ai jamais vu manquer son effet sur les pauvres, et s’il le manque sur elle, c’en est fait de mon autorité. »
La matrone ne fut pas vraiment démontée par le sourcil froncé de Mr. Bumble.
Au contraire, elle partit même d’un éclat de rire qui semblait franc et naturel.
« Est-ce que vous allez demeurer là à ronfler toute la journée ? demanda-t-elle.
« Je resterai là, Madame, aussi longtemps que je le jugerai convenable, dit Mr. Bumble. Je ne ronflais pas, mais je ronflerai, je bâillerai, j’éternuerai, je rirai, je parlerai comme il me plaira, parce telle est ma prérogative. La prérogative de l’homme est de commander.
« Et quelle est, au nom du ciel, la prérogative de la femme ? s’écria la veuve Corney.
« C’est d’obéir, Madame, dit Mr. Bumble de sa voix de tonnerre. Coups, étranglements, furent la réponse de Mrs Corney, avec la sommation de « filer au plus vite » La capitulation de Mr Bumble fut complète : « Certainement, Madame, certainement… Je n’avais pas l’intention de… Je m’en vais, ma chère… Vous êtes si violente que vraiment je… » Et Mr Bumble s’élança hors de la pièce, laissant l’ex-veuve Corney maîtresse du champ de bataille.

Et enfin voici l’utilisation parfaite du mesmérisme, que nous trouvons dans le dernier livre de Dickens, resté inachevé, The Mystery of’Edwin Drood. Nous y trouvons le type de jeune fille favori de Dickens, jolie, innocente. Elle est pensionnaire jusqu’à son mariage dans un établissement situé à Closterham, c’est-à-dire Rochester. Son teint est si frais que ses compagnes l’ont surnommée Rosa Bud : Bouton de Rose. Depuis l’enfance elle est destinée à épouser Edwin Drood. Mais leurs parents respectifs sont maintenant décédés, et les deux jeunes gens, en parfait accord, décident de rompre le pacte. Edwin, déjà ingénieur, va partir pour l’Egypte. Mais dans la nuit même suivant leur dernière rencontre, Edwin disparaît. Aurait-il été assassiné ? Et par qui ? Un personnage de tout premier plan existe, c’est Jasper, l’oncle d’Edwin. Jasper mène une double vie ; celle de maître de chapelle à la cathédrale tout d’abord, très officiellement. Son logis est d’ailleurs au-dessus de l’arche d’entrée menant à l’enclos. Il est profondément respectable, et respecté. Mais parfois il part pour Londres passer quelques heures, et là c’est pour lui un tout autre monde, car Jasper est opiomane, et il passe ce temps dans une fumerie d’opium tenue par une Chinoise. Et curieusement ces deux vies sont déconnectées ; les sentiments de Jasper le sont aussi. Il aime tendrement son neveu, et ne souhaite que son bonheur, dans la vie qui s’annonce avec Rosa. En même temps coïncident en lui  une jalousie farouche, une haine profonde. Mais irait-il jusqu’au crime ?
Mais cette dichotomie peut laisser des traces : ces troubles,  parfois, ou cette absence de mémoire, lors d’un office… Et Jasper confie à Edwin le dégoût que lui inspirent sa profession, ces offices qui lui paraissent diaboliques.
Jasper jusqu’ici n’a jamais parlé à Rosa, à qui il enseigne le piano, de cet amour qui le dévore. Mais l’idée même en remplit la jeune fille d’horreur et d’effroi. Elle se confie à son amie Helena : « Il m’a fait son esclave avec  son seul regard ; il m’a forcée de le comprendre sans dire un mot ; il m’a forcée de garder le silence, sans me faire une menace. Quand je joue du piano, ses yeux ne quittent pas mes mains. Quand je chante, ses yeux ne quittent pas mes lèvres. Quand il me reprend ou frappe une note, ou chante, ou joue un passage, il passe lui-même dans les sons, et alors il me dit tout bas que c’est en amant qu’il me poursuit, et il m’ordonne de garder le secret. Même quand un voile passe sur son regard, ce qui arrive quelquefois, et qu’il semble plongé dans une sorte de rêve effrayant, pendant lequel il devient encore plus menaçant que jamais, il m’oblige à sentir ce qu’il ressent, à sentir qu’il est là, toujours là, assis près de moi, et plus terrible encore que d’habitude. »

C’est Mr Grewgious, le tuteur de la jeune fille, qui apprend à Jasper la rupture des fiançailles. Plus tard, après que la disparition d’Edwin ait été confirmée, Jasper enfin déclare à Rosa son amour, terrifiant : « Si c’est être mauvais que de vous idolâtrer, je suis le pire des hommes ; si c’est être bon, j’en suis le meilleur. Mon amour pour vous est au-dessus de toute puissance au monde, et il n’y a ni sentiment ni puissance qui puisse le combattre. » A deux reprises il demande à la jeune fille de faire un signe de la main pour montrer qu’elle l’écoute attentivement. Littéralement tétanisée, elle obéit. Et Jasper la quitte après ces paroles : « Je vous aime ! Je vous aime ! Vous pouvez me repousser, vous ne serez jamais délivré de moi. Jamais personne ne sera assez fort pour se placer entre nous. Je vous poursuivrai jusqu’à la mort. » Il sort, mais Rosa n’a pas le temps de gagner sa chambre, elle s’évanouit.
La suite, vous la connaissez, par les saynettes jouées : Rosa s’enfuit à Londres, chercher la protection de son tuteur.
J.Watrin

Références  lectures :
Kaplan Dks and mesmerismDickens and Mesmerism, Fred Kaplan, Princeton University Press, 1975.
Charles Dickens,Michael Slater, Yale University Press, 2009Ch; DKS SLATER

Tomalin DKSCharles Dickens A Life, Claire Tomalin, Vikings, Penguin Books, 2011.

27/2/2019

 

 

 

 

 

 

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Une nouvelle chroniqueuse pour les amis de Dickens France: Amélie GRESSIER

Amélie est une jeune et nouvelle amie venue de la fellowship de Londres…Historienne, bibliothécaire, marionnettiste, traductrice membre du groupe Les Inséparables amis traducteurs parisiens gourmands pour lesquels elle se transforme en excellente pâtissière …Elle est partout avec notre association des amis de Dickens Boulogne-Condette…

Mais souvenez-vous…Nous vous avions présenté les marionnettes des personnages
marionnete 1des romans de Dickens qu’elle sait si bien créer
Et aussi! son article sur Gad’s Hill…à l'entrée réunion

 

Faites un petit tour dans les archives vous les trouverez à coup sûr.


Pour son présent article, elle nous vient accompagnée de Marine Gressier, sa soeur photographe en la circonstance et dont vous apprécierez les photos bien sûr, mais qui recèle en elle des trésors de créations car elle est aussi costumière « aux  doigts d’or », comme le déclare Amélie.
Vous voulez découvrir ses talents. Patientez vous en saurez plus bientôt, mais en attendant vous pouvez aller faire un tour sur  son site : http://gressiermarine8.wixsite.com/costume

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48 Doughty Street : la seule demeure londonienne de Dickens, toujours debout.

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I/ Une maison pour les débuts de la gloire.
-1- Début de gloire littéraire et de vie de famille.

Ce fut d’abord sous le nom de Boz que Charles Dickens commença sa carrière littéraire avec la publication en série de ses Sketches by Boz à partir de 1833 jusqu ’en 1836 dans divers journaux. Ces publications lui permirent d’obtenir un salaire entre les différentes sessions parlementaires durant lesquelles il était journaliste pour le journal The Mirror of Parliament.
Dans une mauvaise passe financière, l’illustrateur et caricaturiste, Robert Seymour proposa un projet à la jeune maison d’édition Chapman et Hall : une histoire sur un groupe de Cockneys à la chasse[1]. Ces dessins « devaient toutefois constituer l’essentiel ; le fournisseur du récit, ou du « texte », serait nettement en position subalterne »[2]. Le 10 février 1836,  suite à son succès des Sketches by Boz dont le premier volume venait d’être publié, Chapman et Hall demandèrent à Dickens de collaborer à ce projet. Le jeune écrivain accepta mais à ses conditions : les images du fameux Seymour illustreraient son histoire à lui. Il serait « infiniment préférable que les gravures découlent naturellement du texte ; et j’aimerais utiliser à ma guise un choix plus vaste de scènes et de personnages anglais, et d’ailleurs je crois que c’est ce que je finirai par faire en tout état de cause »[3].
Le premier numéro de The Posthumous Papers of the Pickwick Club sortit le 31 mars 1836. Mais un mois plus tard Seymour, dépressif, se tira une balle dans le cœur, obligeant à un changement d’illustrateur. Ce fut Hablot Knight Browne qui le remplaça.
En ce début 1836, Charles Dickens était un jeune homme dont le succès littéraire des Sketches et les perspectives financières des Pickwick Papers l’incitèrentde se marier.
Fiancé à Catherine Hogarth depuis moins d’un an, leur mariage eu lieu le 2 avril 1836 à l’église St Luke de Chelsea. Après un mariage sans grand éclat, le jeune couple s’installa dans un nouvel appartement de Furnival’s Inn. « Les trois pièces qui s’y trouvèrent étant plus spacieuses que celles occupées précédemment par Dickens, mais durent néanmoins sembler un peu petites à Catherine après la vaste résidence des Hogarth »[4].
Quelques mois plus tard, Catherine fut enceinte de leur premier enfant : ce sera un garçon du nom de Charley. Entre temps Dickens était devenu rédacteur en chef du Bentley’s Miscellany crée en 1836 par Richard Bentley et continuait de publier The Pickwick Papers. Devant sa réputation littéraire grandissante et son enfant à venir, Dickens déménagea avec son épouse, dans un nouvel appartement provisoire au 30 Upper Norton Street. Accaparé par ses engagements il fit mener des recherches par des agents immobiliers, puis finit par découvrir ce qu’il lui fallait.

  1. Une nouvelle maison pour une nouvelle vie.
    « Le 18 mars 1837 il fit une offre pour le 48, Doughty Street, puis, après avoir accepté de payer un loyer de quatre-vingts livres par an, il y emménagea deux semaines plus tard »[5]. Il s’agissait d’un bail de trois ans pour 80£ par an.

C’était une agréable maison Georgienne « située sur une voie privée, fermée par une grille avec un portier à chaque extrémité. Il avait emprunté de l’argent à Richard Bentley pour payer des dépenses telles que les frais de déménagement et, sur le moment, la maison lui fit l’effet d’être « une résidence familiale épouvantablement distinguée, ce qui entraîne de redoutables responsabilités » »[6].

La maison avec ces quatre étages était la plus spacieuse que les Dickens avaient habitée jusqu’à présent. Elle est composée de douze pièces : l’entrée, la salle à manger au rez-de-chaussée ainsi qu’un petit salon, au premier étage le grand salon et le bureau de Dickens, au deuxième étage deux chambres à coucher ainsi qu’un dressing et, au dernier étage, la nurserie et une chambre de bonne. Au sous-sol se trouvaient la cuisine, une arrière-cuisine[7], une salle pour laver le linge et la cave à vin.

Pour s’occuper de cette demeure relativement vaste, Dickens embaucha une cuisinière, une femme de chambre, une bonne d’enfants et plus tard un valet[8].

Lors de leur location de 1837 à 1839, le mobilier des Dickens devait être de style Régence[9] et qui offrait une légèreté et une élégance bien différente des futurs décors victoriens surchargés. Concernant leurs mises en place, Peter Acroyd écrit « à Doughty Street, Dickens avait dû aussi disposer tous les meubles. […] L’ordre avait pour lui une importance extrême, et il éprouvait le besoin nerveux de placer les chaises et les tables exactement dans la position voulue et habituelle avant de commencer sa journée de travail »[10]. De plus « il était extrêmement soigneux et méthodique ; souvent il « faisait le ménage » après ses amis, et le manque de soin ou d’ordre le contrariait jusqu’à l’exaspération. »[11].

A noter que pour la décoration, à une époque où l’éclairage ne dépendait que des bougies et des lampes à huile, Dickens fit accrocher plusieurs miroirs afin de réfléchir la lumière et donner de l’éclat aux pièces.

  1. Une vie de famille heureuse puis frappée par un drame.

Grâce à l’utilisation de chacune des pièces il est facile d’imaginer ce que pouvait être la vie des Dickens en cette année 1837. La salle à manger avec son élégant mur incurvé donnait lieu à des diners qui étaient primordiales pour la vie de Dickens, car en tant qu’écrivain prometteur le jeune homme aimait inviter et divertir ses nouveaux amis. Ils parvinrent même à une occasion à réunir 14 personnes dans cette petite pièce.

Les soirées continuaient souvent au premier étage dans le grand salon, où Dickens improvisait de petites performances chantées, lues ou des imitations à ses invités. « Son éditeur, Bentley, évoque une certaine soirée : « Ce fut une soirée fort gaie ; Dickens était en forme et, quand nous allâmes retrouver les dames au salon, il chanta deux ou trois chansons, dont « Le marchant d’abats » avec ces parties parlées, et fit plusieurs imitations très réussies des plus célèbres acteurs du jour. Vers minuit – c’était un samedi –, je me levai pour partir mais Dickens me retint et me pressa de prendre encore un cognac  à l’eau. Je m’en serais volontiers dispensé, mais il pria Mlle Hogarth de me le donner. »[12]

Le petit salon du rez-de-chaussée, lui, était davantage réservé à sa femme, Catherine qui recevait ses invités, écrivait ses lettres et arrangeait les affaires de leur foyer.

La pièce la plus importante pour l’auteur devait être son bureau, situé au premier étage. Il y écrivit Oliver Twist, et le début de Nicholas Nickleby et y finit les Pickwick Papers. La journée de travail de Dickens suivait une routine stricte : il écrivait entre le petit déjeuner et le déjeuner sans distraction. Après le déjeuner le jeune homme passait à son club, faisait des visites de charités ou partait pour de longues balades à  pieds. Durant ces promenades Dickens tirait l’essentiel de son inspiration pour ses romans.

À 25 ans Dickens était un jeune homme soucieux de son apparence, un vrai dandy. Tant et si bien qu’il possédait un dressing à côté de sa chambre ; à cette époque ce n’était pas les dames mais bien les messieurs qui possédaient ces petites pièces où ils pouvaient se préparer (les dames, elles, utilisaient la chambre à coucher comme espace de toilette).  Dickens portait sur lui un peigne qui lui permettait de se recoiffer tout au long de la journée.
capture cd youngLors de leur séjour au 48 Doughty Street, Charles Dickens, avait de longs cheveux, portaient des gilets de couleurs vives et des accessoires à la mode. Ce fut dans cette chambre que Catherine donna naissance à deux filles : Mary (1838) et Kate (1839).

Ce début de l’année 1837 fut un moment plein de joie et de promesse pour Dickens et sa famille. Mais ce bonheur fut rapidement assombrit par le décès tragique de Mary Scott Hogarth, la jeune sœur de Catherine qui était venue s’installer chez eux pour aider sa sœur avec son enfant durant cette seconde grossesse.

Le 6 mai 1837 alors que Dickens, sa femme et Mary revinrent d’une soirée au théâtre St James où ils étaient allés voir une représentation d’une farce écrite par Charles (Is She His wife ?), la jeune fille partit se coucher de bonne humeur mais s’effondra sans le moindre symptôme précédent. Alertés, les Dickens restèrent à son chevet, puis le lendemain vers 15 heures Mary mourut entre les bras de Dickens. La perte de la jeune fille de 16 ans fut un véritable choc dans la vie des Dickens. Il ne se remit jamais de la mort de Mary. Elle encra en lui le personnage de la jeune fille pure qui prendrait les noms de Rose Maylie, Agnes Wakefield, Amy Dorrit, et tant d’autres dans ses œuvres.

Les Dickens quittèrent le 48 Doughty Street en 1839 lorsque leur bail arriva à expiration pour louer un logement meublé au 40 Albion Street.

II/ Un musée historique
1- Acheté par la Dickens Felllowship

Fondée en 1902, l’association The Dickens Fellowship a pour but de réunir tous les admirateurs de Dickens, de se battre contre les maux sociaux (que l’auteur dénonçait) et d’aider à la préservation et à l’achat des bâtiments ainsi que des objets associés à son nom ou mentionnés dans son œuvre[13]. Ce fut dans cet objectif que The Dickens Fellowship sauva de la démolition le 48 Doughty Street en 1923. Après des travaux de rénovation, le musée ouvrit ses portes en 1925.

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Il est essentiel de noter qu’il s’agit de la seule demeure de Dickens encore existante à Londres !
Voici quelques photos du musée avant 2012[15] :

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La salle à manger-
Photographie : Hulton Archive/Getty Images

Des objets personnels de l’auteur s’y trouvaient exposés.

Après plusieurs années le musée commença à s’endormir et eut besoin de renouveau[14].

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L’ancienne bibliothèque –
Photographie Charles Dickens Museum

 


2.Réhabilitation de 2012.

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Table de lecture pour les lectures publiques – Photographie : Marine Gressier

Le bicentenaire de Dickens permit pour la première fois une restauration complète du musée. Le numéro 49 de Doughty Street fut ouvert aux publics ; c’est par ce numéro que le visiteur pénètre dans le musée. À l’intérieur, il retrouve une salle qui retrace chronologiquement la vie de Charles Dickens, et où il peut lire quelques-unes de ses œuvres, une salle permettant l’accueil des expositions temporaires, ainsi qu’une boutique et un café.
Avec cette restauration de 3,1 millions de livres sterling, le musée reprit un aspect tel que la famille Dickens aurait pu connaitre. Il donne l’impression que Dickens est partit se promener et rentrera d’une minute à l’autre.
Dans chacune des pièces, une décoration et un mobilier similaire à ce qu’auraient pu être ceux de Dickens offrent aux visiteurs un voyage dans le temps. Le hall d’entrée est l’occasion d’exposer des lettres de l’écrivain et même des cartes de Londres. Quant à la salle à manger, elle permet de mettre en lumière la société littéraire anglaise de l’époque dans laquelle Dickens s’était intégré entre 1837 et 1839.

salon houseLe  salon : photographie Marine Gressier
Le petit salon, lui, met  en valeur Catherine Dickens, pour qui l’utilisation de cette pièce était la plus importante. Des portraits d’elle, ainsi que sa bague de fiançailles  et même des travaux d’aiguilles, y sont exposés.

Le salon permet de valoriser l’hôte qu’était Dickens : le visiteur y retrouve même une des tables qui servit à l’auteur lors de ses lectures publiques dès les années 1850. Dans son salon Dickens chantait, faisait des imitations, des lectures : un vrai « petit théâtre » selon ses dires.
Au sous-sol, les cuisines et la buanderie exposent aux visiteurs les traditions culinaires et domestiques du début du XIXème siècle.
A l’étage, le bureau accueille diverses éditions des Œuvres de Dickens, ainsi que des ouvrages dédicacés à ses amis, ou encore des ouvrages de certains amis et invités. Le bureau est une réplique de l’original encore installé à Gad’s hill (néanmoins à cette époque Charles Dickens n’avait pas le même).
Le fameux tableau Dickens’s dream [16]est accroché en haut de la cheminée, comme un miroir reflétant le même bureau. chambre mary scott hogarth

Au deuxième étage, la chambre où Mary Scott Hogarth est décédée permet d’explorer les évènements tragiques de la vie de l’auteur : la mort de sa belle-sœur, l’accident de train de Staplehurst en 1869, etc.
Quant à la chambre à coucher, des objets personnels et intimes de l’auteur y sont exposés.  (Chambre à coucher de Mary Scott Hogarth –Photo : Charles Dickens Museum)
Le troisième étage est consacré à la nursery ; l’enfance de Dickens y est évoquée avec une porte de la prison pour dettes où son père a été enfermé durant son enfance (l’obligeant à travailler). On retrouve également un portrait de ses enfants, des jouets, et du mobilier pour enfant. Une petite chambre de bonne est aussi visitable.
Enfin, le visiteur redescend au deuxième étage et traverse la maison pour arriver au 49 Doughty Street où une salle fait office de frise chronologique de la vie de l’auteur, où une petite bibliothèque et des ordinateurs sont mis à disposition du public.
Puis le visiteur redescend jusqu’au rez-de-chaussée, dans la boutique ou au café pour profiter du jardin.
Le site internet du musée propose une visite interactive qui permet de visualiser le musée dans son intégralité. https://dickensmuseum.com/pages/interactive-tour

Conclusion
Seule, demeure londonienne restante, The Dickens Fellowship à permit- en acquérant le n°48 Doughty Street – de conserver un patrimoine dickensien important. Cette maison a vu basculer la vie d’un jeune écrivain de 25 ans prometteur, en auteur à succès, d’un jeune couple à une famille. La restauration du musée offre au visiteur une immersion dans une demeure des années 1830, tout en exposant des objets personnels des Dickens : précieux et émouvants. L’expansion au numéro 49 donne l’occasion au musée de créer des expositions temporaires tout au long de l’année et d’accueillir de nouveaux publics. Un ascenseur permet l’accès aux personnes en situation de handicap 
Grâce à une visite sous forme d’activités, le musée Charles Dickens est aussi l’occasion de passer un bon moment en famille ! Précisons que la bibliothèque du musée est consultable sur rendez-vous.

Le musée offre l’occasion de découvrir Dickens en tant qu’écrivain, père de famille, et jeune homme du XIXème siècle à travers la visite d’une demeure restaurée telle qu’elle aurait pu l’être à la fin des années 1830.
Amélie Gressier

musée ombre chinoise
Dans le hall d’entrée,
l’auteur de l’article lors de son travail de bénévole au musée
Photographie : Marine Gressier
Pour en savoir plus  : https://dickensmuseum.com/

Références  bibliographiques                             
[1] Charles Dickens, Peter Acroyd, Stock, 1993, Chap. 8, p.206
[2] Ibid.
[3] Ibid., p.207
[4] Ibid., p.212
[5] Charles Dickens, Peter Acroyd, Stock, 1993, Chap. 9, p.254
[6] Ibid.
[7] Ce qu’on peut traduire comme arrière-cuisine ou scullery était un endroit où les aliments étaient préparés avant d’être envoyés en cuisine et/ou les ustensiles étaient nettoyés et rangés.
[8] Charles Dickens, Peter Acroyd, Stock, 1993, Chap. 9, p.254
[9] Style architectural et de mobiliers fabriqué et construits lorsque George IV était prince régent de 1811 à 1820.
[10] Ibid., p.255
[11] Ibid.
[12] Charles Dickens, Peter Ackroyd, Stock, 1993, Chap. 9, p.256
[13] Site The Dickens Fellowship https://www.dickensfellowship.org/history-fellowship
[14] Cf. Article Great Expectations as Dickens’ London home reopens after £3.1 million makeover by TravelMail Reporter du 5 décembre 2012 sur le site du Dailymail : « it eventually became viewed by visitors as ‘atmospheric but tired and slightly shabby’, current director Florian Schweizer said. » (https://www.dailymail.co.uk/travel/article-2243245/Charles-Dickens-London-home-reopens-3-1-million-makeover.html )
[15] Photographies trouvées sur le site : https://www.theguardian.com/books/gallery/2012/jan/24/charles-dickens-interiors-in-pictures et photographies personnelle
[16] Dickens’s dream est une peinture de Robert William Buss commencé en 1870 mais inachevé en 1875 à la mort du peintre.
A.G 14/01/2019

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Un concurrent fort honorable

Connaissez vous Thierry Jonquet? Un bon auteur bien français de polars jubilatoires.
Hé bien Thierry Jonquet a publié aux éditions Atalante (en 1998 quand même!)  un ouvrage intitulé La Vigie et autres Nouvelles 
Oh! je sais! cela ne date pas d’hier mais voilà pour moi si…
Et je voudrais vous faire partager mon plaisirla vigie photo
C’est là que notre Thierry Jonquet fait de la concurrence à notre Charles Dickens…
Oui, oui, mais pas de l’ombre rassurez vous…encore que…version humour français plutôt féroce…  ma foi!!!
Donc dans Little Dorrit Dickens s’attaqua au Ministère des Circonvolutions, tout fleuri du jaune des attaches des dossiers circonvolutionnés en néologismes charmants.
Hé bien Thierry Jonquet dans la nouvelle Trente sept annuités et demie..s’attaque  aux références fondamentales de l’Administration post napoléonnienne et très énarchique  de notre Belle France et bien sûr à la plus belle langue qui en découle : le pinglapük.

pinglapük et circonvolutions

Pingleau est un Chef de service tout à fait parfait fonctionnaire et ses deux adjoints sont- non pas Bouvard et Pécuchet, la place est prise voyons- mais Chassignole et Tribouillard…
A vous de découvrir la suite…vous vous régalerez avec cette nouvelle et toutes les autres d’une cruauté imparable, mordante, réaliste et surtout drôle.

Essayez vous aimerez et Dickens en aurait été ravi sinon jaloux

2/11/18 Ap. K

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Notre ami Michael Rogers, de la fellowship de Londres nous a adressé le texte suivant:

                                     L’amour dans les Grandes Espérancesgret expectations1
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t David CopperfieldDAVID4

Avant de commencer à écrire Les Grandes Espérances à l’ automne 1860, Dickens écrivit dans une lettre à son conseiller littéraire et futur biographe John Forster :
« Le livre sera écrit à la première personne, et le héros sera un garçon, comme David. Plus tard il deviendra un apprenti. J’ai fait le début, je l’espère, dans ses effets extrêmement drôles. J’ai mis un enfant et un homme d’un bon caractère mais un peu naïf dans les relations qui me semblent très drôles Bien sûr, j’ai introduit aussi le pivot autour duquel l’histoire va tourner- ce qui est la conception grotesque tragi-comique qui m’a inspiré d’abord. Pour être tout à fait sûr que je n’étais tombé dans aucune répétition inconsciente, j’ai relu l’autre jour David Copperfield, et j’en ai été ému à un tel point que vous n’arriveriez guère à le croire.’

Les deux références au contenu du roman sont respectivement les relations entre Pip et Joe dans les premiers chapitres et la manipulation de Pip par Magwitch.
Dickens avait commencé à écrire sa propre autobiographie en 1845, mais l’abandonna rapidement après avoir décidé de mettre de la distance entre la plupart de ses expériences les plus dures et la plus grande objectivité de la fiction. Sa pertinence pour David Copperfield, c’est qu’à l’âge de 12 ans Dickens avait été retiré de l’école pour être envoyé travailler dans un entrepôt infesté de rats, coller des étiquettes sur des pots de cirage noir, travail que le garçon très intelligent, sensible et ambitieux trouva complètement dégradant. Son héros David, envoyé à une corvée similaire après la mort de sa mère, réagit de la même façon, reprenant le désespoir de Dickens lui-même en écrivant: Les paroles ne peuvent rendre les tortures secrètes de mon âme en me voyant choir en pareille compagnie (chapitre 11) bien que Dickens lui-même écrivit plus tard 
‘je sais comment toutes ces choses ont travaillé ensemble pour faire de moi ce que je suis. ‘
Il y a plusieurs parallèles et de nombreux contrastes entre les deux romans autobiographiques, dont les deux narrateurs adultes racontent leurs souvenirs et rapportent leur développement depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte, bien que Dickens réussisse à éviter la répétition. Le milieu social de David est plus riche, car il grandit dans une famille aisée d’un foyer rural, adoré par sa jeune mère devenue veuve – un contraste immédiat avec Pip, qui vient de la classe ouvrière ou artisane.
George Bernard Shaw écrivit en 1937 que « la rentrée de M. Dickens dans le rôle d’un apprenti du forgeron peut être considérée comme des excuses à Mealy Potatoes, garçon de la classe ouvrière qui avait travaillé avec David Copperfield dans l’entrepôt du négociant en vins. »

6David coppMrs Copperfield incarne les qualités largement admirées d’une femme à l’époque : vivacité, grâce, la vanité, I’extrême jeunesse, l’impatience et une tendance à être flattée et gâtée. La vanité à part, il n’y a pas beaucoup de commun avec Estella. La sécurité de la vie de David est détruite lorsque sa mère se remarie: son deuxième mari, M. Murdstone, l’intimide et la domine, l’épuisant peu à peu jusqu’à sa mort, et elle n’avait pris aucune disposition financière pour son fils. C’est à ce moment que David est envoyé travailler dans l’entrepôt du marchand en vins, abandonné en effet par son beau-père. J’espère que vous connaissez l’histoire, car manifestement il n’y a pas assez de temps ici pour l’expliquer en détail. Qu’il suffise de dire que quand il est un jeune homme innocent et immature il tombe amoureux sur le coup – instantanément de Dora, fille de son employeur dans le bureau de Spenlow et Jorkins, plusieurs années après sa corvée dans l’entrepôt du négociant en vins. Pip est beaucoup plus jeune que David à ce stade de la vie, mais il faut ne pas oublier que pendant les jours heureux de son enfance David aussi, comme Pip, tombe amoureux d’une petite fille de son âge, la petite Emily:  Naturellement, j’étais amoureux de la petite Emily. Certainement j’aimais cette enfant avec autant de sincérité, autant de tendresse et plus de pureté et de désintéressement qu’on ne peut en éprouver, à une époque plus avancée de la vie, dans le plus grand amour. Certainement mon imagination mettait autour de cette mioche aux yeux bleus quelque chose d’éthéré qui en faisait un ange véritable.
En voyant Dora Spenlow pour la première fois il écrit: J’entendis une voix dire: « Monsieur Copperfield, je vous présente ma fille Dora. » Cela  s’était fait en un clin d’oeil. Ma destinée s’était accomplie. J’étais captif, j’étais esclave. J’aimais Dora Spenlow à la folie…Elle me semblait plus qu’humaine. C’était une fée, une sylphide, c’était  l’incarnation de tout ce qu’on n’a jamais vu, de tout ce qu’on a toujours rêvé de voir. Je fus englouti sur-le-champ dans un gouffre d’amour…

On voit que le même type d’engouement instantané s’effectue comme dans Les Grandes Espérances, mais ici il n’y a pas de différence fondamentale dans la classe sociale. Dora est pratiquement identique à la mère de David, et en outre à Maria Beadnell, fille du banquier de laquelle Dickens lui-même était tombé amoureux au même âge que David. Dora est enfantine, incompétente dans les tâches ménagères, et elle va mourir opportunément en couches, faisant place à Agnès, l’incarnation de toutes les vertus de la femme victorienne idéalisée, qui devint la deuxième épouse de David. Il la connaissait depuis ses années d’école à Cantorbery et elle est depuis beaucoup d’années son ‘bon ange’, et on trouve fréquemment ce genre de femme chez Dickens: jeune, innocente, belle, gracieuse, pure et comme une sainte – ce que j’appelle une figure de vitrail. Elle est modelée sur Mary Hogarth, belle soeur de Dickens, qui mourut a 17 ans .Dickens ne se rétablit jamais de cette perte, et dans ces oeuvres de telles jeunes filles ont presque toujours dix-sept ans!!

Même si Dickens ne connaissait pas bien les noms Philip (Pip) et Estella dans les sonnets de Sir Philip Sidney Astrophil et Stella (1591), dans lesquels le poète décrit l’amour sans retour d’un amant des étoiles (astrophile en grec) pour une étoile éloignée (Stella en latin), les parallèles auraient résonné chez ses lecteurs plus cultivés. Le nom d’Estella avait été évidemment choisi par Miss Havisham parce qu’elle voulait élever sa fille adoptive pour qu’elle fut amenée à être froide, distante et inaccessible comme les étoiles-Au chapitre 15 elle dit qu’ Estella ‘ est à l’étranger, pour y recevoir une éducation de grande dame; au loin, hors de portée, plus jolie que jamais, admirée de tous ceux qui la voient‘. Elle est hors de portée pour Pip en raison de sa richesse et de son éducation (l’acquis pas l’inné elle s’avère être la fille d’un détenu évadé et d’une meurtrière).
Pendant la première visite de Pip à Satis House, ‘sa bougie apparaît dans le couloir sombre comme une étoile’. Au cours de cette visite l’association est établie entre les bijoux et Estella, quand Miss Havisham
‘prit un bijou sur la table et en essaya l’effet sur la belle jeune poitrine d’Estella et sur ses jolis cheveux bruns.  II sera à toi, un jour, ma chère, et tu sauras en faire bon usage. ‘
Beaucoup plus tard à Londres au chapitre 33 la beauté d’Estella pour Pip est toujours soulignée par les bijoux de Miss Havisham, et Estella elle-même renforce ce lien car, lorsqu’elle est envoyée à Richmond pour briser le coeur des hommes, elle dit à Pip, « avec un soupir, comme si elle était lasse « il faudra que je lui écrive constamment, que j’aille la voir régulièrement et que je lui fasse savoir comment je vais…comment nous allons, les bijoux et moi…  »                                                                                                      
Toujours au chapitre huit, jouant à la Bataille avec Estella et après avoir perdu tous les jeux, quand Estella a reçu l’ordre ‘bats-le donc’, Pip se sent inévitablement profondément humilié par son mépris et par le mot ‘garçon’ au lieu de son nom quand Estella parle de lui, et aussi les allusions constantes à ses grosses mains et ses bottines épaisses et sa manière de parler inférieure. Tout cela, c’est avant qu’elle ne pose sa nourriture sur les pavés de la cour de façon aussi insolente que si j’eusse été un chien en disgrâce, ce qui nous fait penser immédiatement au troisième chapitre, ou Pip compare la façon de manger du forçat à celle d’un chien. Dans sa mortification il se balade dans la brasserie déserte, pensant qu’Estella s’y promenait à cet instant en me tournant le dos, et dans un langage qui passe de l’interprétation littérale jusqu’à a symbolique il écrit que ‘je vis Estella passer entre les foyers éteints et monter un frêle escalier de métal pour ressortir par un balcon bien haut au-dessus de moi, comme si elle allait sortir dans le ciel.
Pendant sa deuxième visite à Satis House Pip est amené dans ‘la chambre nuptiale’ (à défaut d’un meilleur nom), un spectacle et une expérience encore plus étrange pour lui:

Quand l’anéantissement sera parachevé, dit-elle, d’un air lugubre, et qu’on m’étendra, morte, dans ma robe nuptiale  (et c’est ce qu’on fera, et cessera pour lui la malédiction suprême) tant mieux si cela se passe le même jour de l’année!
Puis il y a le combat avec le pâle jeune gentleman, après lequel Pip raconte ses sentiments de culpabilité parce que les petits villageois ne pouvaient pas arpenter tout le pays, ravager les maisons des gens de bien et foncer sur la jeunesse studieuse d’Angleterre, sans s’exposer à de sévères châtiments. ‘
Dans un des passages nombreux de contemplation le narrateur demande:
Que pouvais-je devenir dans une telle atmosphère? Comment mon caractère aurait-il pu ne pas en subir l’influence? Faut-il s’étonner que mon esprit s’en soit trouvé brouillé comme l’était ma vue quand je quittais les pièces renfermées et jaunies pour revenir à la lumière du jour?
Dans ce contexte nous ne devrions ni trop idéaliser la vie de Pip à la forge ni le condamner et se sentir insatisfait. Il ne faut pas oublier sa stupéfaction après ses visites à Satis House. Nous devons d’autant plus nous rappeler que Pip a été élevé dans un foyer presque sans affection par sa sœur ainée aigrie, qui en veut à Pip, sans doute, parce que leur mère était morte à sa naissance laissant sa fille dans l’obligation d’élever son frère. Le lecteur peut supposer que Mrs Gargery ne peut pas accoucher, ou qu’elle ne veut pas avoir d’enfants: il est intéressant de savoir que beaucoup plus tard Joe et Biddy auront deux enfants. Joe à part – et il ne fait pas beaucoup pour protéger Pip de la violence de Mrs Joe – Pip est entouré d’animosité et de mauvais traitements, surtout de la part de l’odieux Pumblechook. Pensez au dîner de Noël, par exemple, par rapport à ceux dans Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Le Chant de Noël.
Et malgré toute l’affection de Joe, l’emploi futur de Pip en tant que forgeron, malgré son importance dans une économie rurale du dix-neuvième siècle, semble grossier et plein de restrictions une fois ses horizons imaginatifs élargis après qu’il a découvert un monde au- delà de la forge et des marais. Si troublantes que soient quelques-unes des déclarations de Pip, surtout ses conversations condescendantes avec Biddy, je crois que Dickens s’attend à ce que nous gardions une empathie fondamentale – et même une sympathie – pour lui.
Au chapitre 17, par exemple, où Biddy n’est pas assez perspicace pour comprendre les aspirations de Pip quand il vient de nous informer:
Quand nous eûmes laissé derrière nous le village et l’église et le cimetière, pour déboucher dans les marais, et quand nous commençâmes à voir les voiles des bateaux qui passaient, je commençai à mêler au paysage Miss Havisham et Estella comme je le faisais d’habitude.« Je voudrais devenir un gentleman.
– Oh, si j’étais vous, je n’y songerais pas! répondit-elle. Je ne crois pas que ce soit souhaitable.
-Biddy, lui dis-je, non sans sévérité, j’ai des raisons précises de le désirer.
-Vous êtes mieux placé pour en juger, Pip, mais ne croyez-vous pas que vous êtes plus heureux comme vous êtes? »
Tout au long du roman je crois que la perspective du Pip d’âge mur qui contemple son enfance et sa jeunesse pour les juger, parfois négativement, est la méthode de Dickens pour orienter notre jugement.
Après que le garçon de la classe ouvrière a vaincu le jeune gentleman  dans le jardin à Satis House – sans beaucoup d’efforts – Estella, qui a été évidemment témoin du combat- à l’insu de Pip, lui donne un baiser en récompense. Bien qu’il dise  « je me rendis compte que ce baiser était donné au gamin vulgaire et ordinaire comme on aurait pu lui donner une pièce de monnaie, et qu’il était sans valeur aucune », et bien qu’elle l’écarte dans le chapitre 29 en disant, d’un air dégagé et oublieux: « Je me rappelle que j’avais une vive antipathie envers votre adversaire, car j’étais fort irritée qu’on l’eut fait venir ici pour m’imposer sa compagnie assommante», le seul fait qu’après le combat le visage d’Estella fut tout illuminé comme si quelque chose venait de se produire qui l’avait enchantée, pourrait nous indiquer des sentiments envers Pip, quoi que dans le chapitre 29, pendant leur promenade dans le jardin elle affirme:
« -Oh! J’ai un coeur qu’on pourrait percer d’un coup de poignard ou d’une balle, à n’en pas douter, et certes, si cet organe cessait de battre, je cesserais de vivre. Mais vous comprenez ce que je veux dire. Je n’ai pas de douceur dans le cœur, pas de compassion…de sentiments… de…toutes ces sornettes. »
Estella est manipulée par Miss Havisham et à Londres elle remplit le rôle prévu pour elle: leurrer les hommes pour leur briser le cœur. Le chapitre crucial est le 38ième, qui précède immédiatement l’arrivée du bienfaiteur de Pip ; mais le chapitre 44 est également important dans la mesure où Estella confirme qu’elle va épouser Bentley Drummle, sans se rendre compte, qu’en lui, elle va trouver quelqu’un à sa hauteur.
Elle répète avec insistance qu’il ne s’agit pas d’un mariage d’amour, parce qu’elle ne peut sentir aucune émotion, ni même la comprendre non plus, mais Dickens nous fait bien comprendre qu’elle pense autrement de Pip: Je marque une grande différence entre vous et tous les autres gens. Je ne puis faire davantage, et Pip ajoute une page plus tard : Ma ferveur suscita en elle un étonnement qui donna à penser qu’elle eut pu être touchée de compassion si elle avait pu traduire mon attitude en termes intelligibles pour son esprit.

Alors que de nombreux critiques ont trouvé la psychologie d’Estella tout à fait invraisemblable, il faut se rappeler que dès l’enfance elle a été isolée de presque tout le monde sauf Miss Havisham, qui l’avait adoptée pour la sauver au début d’un sort comme le sien, et pour la préparer à briser les cœurs des hommes comme vengeance pour sa propre désertion par Compeyson. Son plan réussit dans une certaine mesure, parce qu’ Estella refuse avec mépris les démarches des hommes de la haute société londonienne, bien que dans le mariage avec Drummle elle échoue, car il meurt, non pas d’un cœur brisé, mais d’un accident à la suite de son mauvais traitement d’un cheval.
Miss Havisham elle-même, quoique très excentrique, est une femme dont la psychologie est convaincante, dont l’amertume est motivée avec vraisemblance. Elle en veut aux hommes parce qu’elle fût abandonnée, donc elle se charge de se venger du sexe masculin en général, se servant d’Estella comme agent – Pip étant sa première victime. Elle finit par prendre conscience de son erreur en demandant à Pip de lui pardonner: Vers six heures du matin, donc, je me penchai sur elle et lui effleurai les lèvres avec les miennes au moment précis où elles disaient, sans s’interrompre parce que je les touchais: ‘Prenez le crayon et inscrivez au-dessous de mon nom: Je lui pardonne »

Au début du chapitre 29 Pip est toujours confiant d’avoir été choisi par sa bienfaitrice Miss Havisham: elle avait adopté Estella, elle m’avait à peu près adopté, elle ne pouvait manquer d’avoir l’intention de nous unir. Elle me réservait le soin de restaurer la maison déserte, de faire entrer le soleil dans les pièces obscures, de remettre en mouvement les pendules et de faire flamber le cheminées, d’arracher les toiles d’araignée, de détruire la vermine – bref, d’accomplir tous les glorieux exploits d’un jeune Chevalier légendaire et d’épouser la Princesse – vision portée en réalité dans le film de David Lean en 1946, toujours de loin la meilleure version cinématographique du roman. Puis il définit pour nous le genre d’amour qu’il éprouvé pour Estella:
La vérité absolue, c’est que, quand je me mis à aimer Estella d’un amour d’homme, je l’aimais simplement parce que je la trouvais irrésistible. Je le déclare une fois par toutes: je me rendis compte avec tristesse, à maintes et maintes reprises et même presque toujours, que je l’aimais contre la raison, contre les promesses d’avenir, contre la tranquillité, contre l’espoir, contre le bonheur, contre tous les découragements possibles. Je le déclare une fois pour toutes; je ne l’en aimai pas moins pour autant et ma lucidité n’eut plus le pouvoir de me freiner que si j’avais cru du fond du cœur qu’elle était la perfection incarnée.
Ce n’est évidemment pas une relation conventionnelle comme on en trouve en quelque forme dans la plupart des romans anglais du dix-neuvième siècle -une relation ou une cour passe à travers toutes sortes de difficultés pour arriver enfin à une conclusion presque toujours heureuse.
Dans ce roman il n’y a pas de tels progrès, car à aucun moment le lecteur ne peut dire que Pip et Estella sont ‘amoureux’ ( IN LOVE). C’est plutôt une obsession inégale, unilatérale, et même la fin de leur histoire est incertaine … peut-être?

Comme nous ignorons les sentiments les plus intimes d’Estella, dont elle nie l’existence même, nous devons croire sur parole le dénouement du roman que Dickens publia, même si ce n’était peut-être pas celui qu’il préférait. Comparez le manuscrit qui termine: je ne vis paraître l’ombre d’aucune séparation d’avec elle sauf une seule – c’est-à-dire la mort. Je suis convaincu que, même s’il n’est pas concluant il suggère la possibilité du mariage.
Je crois que Pip et Estella le méritent parce qu’ils ont été respectivement les victimes de Magwitch et de Miss Hayisham. Dans le dernier chapitre Estella dit: J’ai beaucoup changé. Je m’étonne que vous me reconnaissiez… j’ai été pliée et rompue, mais…du moins je l’espère, j’ai été ainsi améliorée. Tous les deux ont souffert et Pip n’est plus un ‘gentleman’ selon l’interprétation fausse de Magwitch, mais il est devenu un homme d’affaires prospère. Je travaille assez dur pour gagner convenablement ma vie, dit-il, et en ce sens, oui, je réussis. Il a du perdre la fortune de Magwitch.

Vous pouvez croire, par contre, que dès le début – l’enfance – l’effet corrosif du traitement de la part d’Estella exclurait en réalité la probabilité d’une union conjugale durable et heureuse, surtout pour Pip. Par conséquent, vous préférez peut-être la fin que Dickens abandonna à l’instigation de son collègue et ami romancier Bulwer Lytton.
Personnellement, je ne pense pas que Dickens, grand artiste créateur, très expérimenté à  cette époque, ayant écrit déjà douze romans et bien d’autres œuvres, aurait modifié la fin des Grandes Espérances à moins qu’il ne crut convenable de le faire. En fin de compte,  nous devrions nous fier au jugement artistique de Dickens : ce n’est pas comme s’il avait  eu jamais l’intention de nous offrir un choix.
M.R. 8/2018

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Une nouvelle nous arrive de Boulogne sur mer…Faites vous plaisir…Découvrez-là!

UNE TROISIEME VOIE

Il y a la réalité, il y a l’imagination, il y a peut-être une troisième voie…
Un an déjà ! Voilà bientôt un an j’arrivais à Londres, si heureuse de ce revoir. Un bonheur aussi  intense qu’éphémère : exactement vingt-quatre heures moins sept minutes après l’entrée du train à St Pancras, c’était la chute, stupide, au sortir de ma chambre.  
Bilan : fracture de la hanche droite. Adieu, veaux, vaches, cochons, couvées… et en transposant, adieu, ma chère Galerie Courtauld ! Adieu, magnifique librairie Foyle… !  
A la place, l’hôpital St. Thomas, une vieille connaissance, car j’avais visité à deux reprises le musée qu’il renferme, consacré à Florence Nightingale, la fondatrice de l’établissement.
Opération immédiate. Un réveil sans histoire. Je suis maintenant  dans une salle immense, au plafond d’une hauteur impressionnante. C’est la salle des soins intensifs. Huit lits, répartis sur deux rangées se faisant face. Je suis tout au bord d’une rangée, près de l’entrée, et cela me permet une certaine vue panoramique. Le  respect de la vie privée de chacun est assuré par un vaste rideau blanc que l’on peut clore entièrement à volonté, enserrant chaque box.
Tout est paisible. Soignants et aides-soignants s’affairent. Beaucoup de membres du personnel  sont apparemment d’origine étrangère, asiatique semble-t-il  sauf un Guinéen, qui parle le français. Le kinésithérapeute parle lui aussi notre langue, et c’est lui qui va être mon contact avec les services administratifs. Dès le lendemain il aura pour mission de  m’obliger à « marcher», ou plus exactement, à traîner pendant quelques pas mon déambulateur. Intervention, soins, je ne puis avoir que des louanges à l’égard de tous.
Une grande fatigue plus une solide dose de morphine, je pense, font que, je reste sans rien faire, pas même lire. Je ne m’ennuie absolument pas ; j’observe.
Des bribes de souvenirs, tel le porridge du matin. Et aussi deux rêves diurnes :
Dans le premier, je reçois une convocation pour aller effectuer un remplacement  dans l’établissement qu’avaient fréquenté plusieurs de mes enfants : Nazareth. Aucune précision : qui dois-je remplacer ? En quelle matière ? Quels sont ces élèves ? J’entre dans la classe. Encore mal remise de mon opération, je dois m’agripper aux tables pour avancer. Ce sont des enfants de douze-treize ans. Je leur parle… de quoi ? Je ne sais plus, mais je sais que je leur fais répéter le nom de Charles Dickens, prononcé à la française. Ils ne sont pas contrariants, plutôt passifs. Arrive sans crier gare la directrice, flamboyante, laminante. Je sens une sorte de courant de sympathie qui flotte entre les enfants et moi.
Le second rêve, trop bref dans mes souvenirs, était fortement influencé par le film  Docteur Jivago, revu quelque temps auparavant. Je faisais partie d’un groupe de partisans, et je m’y trouvais fort bien. J’entends encore un mot se détacher : « par-ti-zann »… Je n’en saurai jamais plus, car Les Ambulances maritimes viennent d’arriver, pour me reconduire en France. Nous sommes un lundi.
Mais avant cela…

XXX Répartition des lits   XXX  <<<Patiente 8

 

>>>  J.W.                            XXX                                   XXX                               <<< Patiente 4

   

Les patients ne sont guère en état de communiquer entre eux, sauf là-bas, tout au bout de l’allée, deux dames, appelons-les la 4 et la 8, très bavardes. Même si je le voulais, je ne pourrais rien entendre vraiment ce qu’elles disent.
Mais soudain je fais un effort pour me redresser : j’ai cru percevoir des sonorités françaises, et qui plus est, la dame numéro 8 me semble avoir dit ces mots : «Charles Dickens (prononciation française)! Hard Times ». Hard Times !!! Les Temps difficiles !
Le livre qu’a terminé  à Boulogne le romancier en 1854, et que notre groupe est en train d’étudier ! J’écarquille les yeux.
Mais qui est donc cette dame ?… Je demande à un employé d’aller se renseigner quant à sa nationalité. Il ne revient pas.

Nous sommes mercredi. Jeudi, je griffonne sur une feuille de mon carnet : « Are you Russian ? English ? French ? » Et à nouveau j’envoie quelqu’un en mission. Rien.
Je pense maintenant qu’aucun de mes messagers n’a compris ce que je voulais !
Bon, supposons que ce billet soit parvenu à sa destinataire, celle-ci est libre d’accepter ou de refuser mes avances. C’est terminé, je n’insisterai pas.
Et les deux dames, imperturbables, continuent à passer de temps en temps devant moi en clopinant, se rendant à la salle de bain. Echange de discrets sourires. 

Arrive le samedi. Pour sa dernière apparition, le kinésithérapeute me demande de marcher jusqu’à l’extrémité de l’allée centrale. Arrivée là-bas, la dame 8 me tend amicalement un journal, anglais bien sûr, l’air de dire : « En voulez-vous ? »  Sourire. Sourire en réponse.
Revenue dans mon quartier, par désœuvrement j’ouvre le journal.  C’est l’Evening Standard, et il est daté de l’avant-veille, Thursday 27 October 2017. En voici la page 9

unnamedDKSComprenne qui pourra, moi, je ne sais pas! Il y a la réalité, il y a l’imagination, il y a peut-être une troisième voie…
J.W
Boulogne/mer le 10/07/2017

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LES CHRONIQUES DE Jérome PINTOUX 

Notre premier chroniqueur, Jérôme Pintoux a été à la rencontre de Charles Dickens
pour s’entretenir sur son nouveau Conte de Nöel

Nous sommes en 1843 Un chant de Noël  – A Christmas Carol
Dks chistmas carol  

Charles Dickens, Scrooge était-il respecté ?

Le nom de Scrooge était une garantie en Bourse, quel que fût le papier qu’il lui plaisait d’endosser.

C’était un redoutable homme d’affaires ?

Le vieux pendard savait mieux que personne pressurer, tordre, arracher, serrer, gratter et tondre.

Il avait un cœur de pierre ?

Dur et tranchant comme le silex, un silex dont jamais acier ne fit jaillir une étincelle généreuse.

Il vivait seul ?

Oui. Secret, renfermé et aussi solitaire qu’une huître.

Et, en plus de ça, il n’avait pas l’air commode ?

Le froid qui l’habitait glaçait les traits de son vieux visage, pinçait son nez pointu, fripait sa joue, rendait sa démarche roide, ses yeux rouges, ses minces lèvres bleues.

Les gens le fuyaient ?

Personne ne l’arrêtait jamais dans la rue, pour lui dire d’un air joyeux :

« Mon cher Scrooge, comment allez-vous ? Quand viendrez-vous me voir ? »

Aucun mendiant n’implorait de lui la plus petite aumône, aucun enfant ne lui demandait l’heure.

Même les chiens avaient peur de lui ?

Les chiens d’aveugle eux-mêmes semblaient le connaître et, lorsqu’ils le voyaient approcher, tiraient leur possesseur sous les portes cochères et jusqu’au fond des cours. Après quoi, ils remuaient la queue comme pour dire : mieux vaut pas d’œil du tout que le mauvais œil, mon ténébreux maître.

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En ce début d’automne voici le nouvel entretien de Jérôme Pintoux, notre lettré professeur de lettres avec le Maître Dickens :

sketches by Boz2Interview de Charles Dickens pour Esquisses de Boz, en 1836.

Charles Dickens, vous moquez-vous souvent des bedeaux ?
Le bedeau de notre paroisse est un personnage magnifique. C’est vraiment un plaisir de l’entendre, lorsqu’il explique à de vieilles femmes sourdes l’état présent des lois sur l’assistance aux indigents.
Les quatre demoiselles Willis s’étaient installées dans la paroisse ?
Oui. Chez elles, tout était compassé, guindé, et froid.

On aurait dit les Trois Parques ?
Exact. Avec une sœur en plus.

Il y avait un certain mimétisme chez elles ?
Absolument.
L’aînée devint bilieuse – les quatre demoiselles Willis furent immédiatement bilieuses. L’aînée devint acariâtre et dévote – sur-le-champ les quatre demoiselles Willis furent acariâtres et dévotes.
Elles végétèrent ainsi – vivant entre elles dans une harmonie polaire.

Londres s’éveille vers les 7 heures du matin ?
On peut dire cela. Des animaux à l’apparence étrange, frustes et l’air endormi, moitié palefreniers, moitié cochers de voitures de louage, commencent à décrocher les volets des cafés qui ouvrent tôt.
Le marché de Covent Garden s’anime très tôt lui aussi ?
Il y a le charreton carillonnant du marchand des quatre-saisons avec son baudet poitrinaire. La chaussée est jonchée de feuilles de choux pourries et de tous les détritus innommables d’un marché aux légumes.
C’est un coin plutôt bruyant ?
Il y a des hommes qui crient, des charrettes qui reculent, des chevaux qui hennissent, des femmes qui bavardent, des marchands de petits pâtés qui bonimentent sur les qualités de leur pâte, et des ânes qui braient.

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La chronique mensuelle de Jérôme Pintoux

Jérôme Pintoux est professeur de lettres à la retraite. Et quel professeur ! Un de ceux que les jeunes aimeraient avoir dans leurs classes de littérature souvent bousculés par le manque de temps de prof stressés.

Pintoux
Jérôme Pintoux a choisi une méthode aventureuse et ludique qui déclare-t-il avec simplicité « peut amener à la lecture – de Dickens ou d’autres auteurs – ou permettre de les relire différemment. » Ses élèves et lui étudiaient un auteur – ils commencèrent avec Les Trois Mousquetaires – puis les élèves étaient chargés « d’interviewer » l’auteur, en tirant les réponses des livres étudiés.
De Dumas à Baudelaire et de Baudelaire à Jules Verne, sans oublier cette chère Mme de Sévigné, Pierre Benoit, Homère, Ovide et tant d’autres ils parcoururent les siècles de notre inoubliable Lagarde et Michard, ce qui aboutit à un super recueil d’Interviews d’outre- tombe ; Confessions des classiques du Lagarde et Michard  paru en 2011 aux édition JBZ & Cie. Un vrai petit bijou, foisonnant de citations, original, vaguement déjanté, plein d’humour…et  surtout d’une culture impressionnante.
Après deux volumes de littérature française (57 entretiens avec Honoré de Balzac, 50 entretiens avec Jules Verne, chez Publie.net) Jérôme Pïntoux s’est lancé dans une série d’interviews d’auteurs anglo-saxons Six Feet Under  (inédit) et nous a offert la primeur de quelques-uns de ces entretiens, dont certains avec Charles Dickens.

Chaque entretien est unique et vous sera proposé une fois par mois…
La question, Mr Pintoux, est…Existe-t-il un Lagarde & Michard- littérature au Royaume Uni ?

                                                                                                                              🙂 Ap. K.

Rassurez-vous lecteurs, les vacances ne nous ont rien fait oublier des entretiens de Jérome Pintoux avec Charles Dickens et voici

Les Dialogues Dickensiens III-

great expectationsInterview de Charles Dickens pour Les grandes espérances, en 1861.

Charles Dickens, dans Les grandes espérances, un forçat évadé oblige une enfant à lui procurer une lime et des vivres ?
Oui, le jeune Pip. J’ai souvent pensé combien peu de gens savent à quel point on peut compter sur la discrétion des enfants frappés de terreur.

Une vieille femme très riche et un peu folle, Miss Havisham, invite Pip à jouer chez elle ?
Elle portait de riches atours, dentelles, satins et soies, le tout blanc ; ses souliers étaient blancs. Dans une autre occasion, Pïp avait été voir, à la vieille église des marais, un squelette couvert  de riches vêtements qu’on venait de découvrir sous le pavé de l’église. La figure de cire et le squelette lui semblaient avoir des yeux noirs qu’ils remuaient en le regardant.

Pip est obligé de jouer avec une petite pimbêche de son âge ?
Une jeune et méprisante petite créature, qui le toise et se plaint à Miss Havisham : « Il appelle les valets des Jeannots, ce garçon. Et quelles mains il a !… et quels gros souliers ! »

great expect
Comment réagit Pip ? 
Il n’avait jamais pensé à avoir honte de ses mains, mais il commençait à les trouver assez médiocres. Le mépris d’Estelle, la mijaurée, fut si violent, qu’il devint contagieux et s’empara de Pip
Puis le jeune garçon touche un mystérieux héritage ?
Cette somme va lui permettre de suivre des études à Londres.

Mais qui l’a institué son héritier ? Le forçat évadé ? Miss Havisham ou quelqu’un d’autre ?
Je ne peux pas vous répondre…

Que peut-on lui souhaiter ?
Qu’il sorte sans retard de son milieu actuel et soit élevé en jeune homme comme il faut ; en jeune homme qui a de grandes espérances.

Pip retrouve à Londres un ami d’enfance, Herbert Pocket, un ami loyal et sincère ?Herbert Pocket avait des manières franches et faciles qui étaient très séduisantes. Pip n’avait jamais vu personne alors, et il n’a jamais vu personne depuis, qui exprimât plus fortement, tant par la voix que par le regard, une incapacité naturelle à faire quoi que ce soit de vil ou de dissimulé. Il y avait quelque chose de merveilleusement confiant dans tout son air, et, en même temps, quelque chose disait tout bas qu’il ne réussirait jamais et qu’il ne serait jamais riche.

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Dialogues Dickensiens II- 

The life &amp; adventures of Nicholas NicklebyNouvelle interview de Charles Dickens, pour Nicolas Nickleby, en 1839.*

Charles Dickens, la mère de Ralph et de Nicolas Nickleby leur avait souvent parlé de la vie difficile qu’avait menée leur père durant sa jeunesse ?
Ils avaient souvent entendu le long récit des souffrances de leur père au temps de sa pauvreté, et du train de vie de leur oncle défunt en ses années d’opulence.

Qu’en avaient-ils conclu ?
Ces récits avaient produit une impression très différente sur les deux enfants. Tandis que le plus jeune, qui était d’un naturel timide et solitaire, n’en avait retenu que le conseil de fuir le monde et de se consacrer aux occupations régulières et paisibles de la vie rustique, l’aîné avait retiré de ce récit familier ces deux grands principes, à savoir que la richesse est la seule source véritable de bonheur et de puissance, et qu’il est légitime et équitable de se la procurer par tous les moyens, jusqu’au crime exclusivement.
Ralph Nickleby était devenu usurier et spéculateur ?
A la mort de son père, Ralph Nickleby s’adonna tout entier à sa vieille passion de la chasse à l’argent, dans laquelle il s’ensevelit bientôt, et s’absorba au point d’oublier complètement son frère pendant de longues années. L’or enveloppe un homme d’un brouillard qui endort ses sentiments.
Ralph n’avait pas un visage avenant ?
Non. Il y avait je ne sais quoi, dans ses rides même et dans son œil froid et inquiet, qui malgré lui trahissait la ruse.
Noggs, son commis, n’était pas non plus très joli ?
Un homme grand, entre deux âges, avec des yeux à fleur de tête dont l’un était inerte, le nez rubicond, la face cadavéreuse.
Un être taciturne ?
Il tombait souvent dans un silence bourru.
Un peu bizarre même ?
Il se frottait les mains en les passant lentement l’une sur l’autre, en faisant craquer les articulations de ses doigts, en les pressant et en leur imprimant toutes sortes de contorsions.
————
-*illustrated By: Hablot Knight Browne (pen name Phiz 1815–1882) :

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Dialogues Dickensiens I-
O TWIST

Nouvelle interview de Charles Dickens,  lors de la sortie d’Oliver Twist, en 1838.**

Charles Dickens, pourquoi avez-vous écrit Oliver Twist ?
J’ai écrit cet ouvrage car une fois, errant dans les rues de Londres, dans un quartier assez sordide, vers White Chapel, j’ai aperçu un garnement qui semblait livré à lui-même. Il avait des vêtements longs, trop grands pour lui. Il était sale, déguenillé. Il faisait les poubelles. La présence des rats ne paraissait même pas le gêner.
Comment en était-il arrivé là ?
C’est ce que je me suis demandé… Pourquoi cet orphelin était-il livré à lui-même, sans parents, sans tuteur, sans rien, sans aucune aide de la société ? Il essayait de se débrouiller pour survivre. J’ai trouvé cela lamentable. Cela m’a profondément indigné.

D’autre part, les gazettes ont parlé récemment de cette bande de jeunes malfaiteurs dont le chef était un vieillard qui cherchait à les corrompre, en leur apprenant le vol comme l’un des Beaux-Arts… D’où le personnage de Fagin.
Ce roman n’est donc pas autobiographique ?
Non, pas du tout.  J’ai connu la misère dans ma jeunesse, et mon père la prison pour dettes, mais je n’ai jamais été orphelin.
Dans ce roman, quel est votre personnage préféré ? Charley ? Jack le filou ? Mr. Bumble, le bedeau ?
Fagin m’intrigue. J’ai un faible pour Fagin, je l’avoue. Il est à moitié fou. Il donne de l’alcool aux enfants, les encourage à voler. Ses colères sont redoutables. Cependant il a une voix doucereuse, comme un vieillard hypocrite. Il entretient le mystère sur son passé. C’est un personnage fascinant…
Pourquoi écrivain plutôt que clerc de notaire ?
Pourquoi je suis devenu écrivain ? Travailler dans une étude ne me convenait pas. Je trouvais cela fastidieux. J’ai préféré changer de métier.
Votre vision de Londres est bien sinistre, je trouve…
Il fallait que les personnages soient en rapport avec la ville, tristes, sales, presque lugubres. Mais j’ai peint également les beaux quartiers, la bourgeoisie éclairée. Oliver trouvera un protecteur qui essaiera de le sortir du ruisseau.
—-

**George Cruickshank (Illustrator), page de couverture et intérieure

Note : Les traductions des ouvrages étudiés sont extraites pour la plupart,des éditions complètes  Gallimard- Pléiade. Pour « Oliver Twist »,  j’ai  tenté de faire étudier mes élèves dans une version expurgée, raccourcie, traduction moderne un peu déconcertante (« traduit de l’anglais et abrégé par Michel Laporte, en 2005- Hachette Livre). On y trouve des « Qu’est-ce que c’est que ce binz ? » qui vient des Visiteurs! Drôle de cockney… Anachronique…
                                                                                                                                 J.P.

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